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Bahía Solano

IMG hero (Nano Banana) : baie de Bahía Solano vue d'un petit avion en descente, bande de sable sombre entre jungle dense et Pacifique gris, rideaux de pluie sur la forêt et village de pêcheurs au bord de l'eau

En bref

Le petit avion pique vers une bande de sable coincée entre la jungle et l'océan, et pendant la descente je vois la pluie tomber en rideaux sur la forêt, un vert si dense qu'il en paraît noir. On atterrit sur une piste bordée de cocotiers, l'air est chaud et lourd, saturé d'eau, ça sent la terre mouillée et le sel. Bahía Solano, tout au nord du Chocó, sur cette côte Pacifique où la route n'arrive jamais. Un gamin pousse une brouette sur le tarmac, un pêcheur décharge des thons luisants, et déjà quelqu'un me dit qu'il a vu souffler une baleine ce matin, juste devant la baie. Je n'ai pas encore posé mon sac que le décor a tout dit.

Bahía Solano, on la compare souvent à Nuquí, sa voisine plus connue plus au sud. C'est la même Colombie du Pacifique, celle de la pluie sans fin, des plages battues par les vagues, des villages afro et des communautés embera au bord des rivières. Mais Bahía a son caractère à elle: une vraie baie abritée, un port de pêche, El Valle et ses plages sauvages à côté, et surtout le parc national d'Utría à un jet de bateau, cette baie protégée où les baleines à bosse viennent mettre bas. J'y suis venu pour les géantes. Je suis reparti avec bien plus que ça.

L'autre porte du Chocó

Il faut le dire tout de suite: on ne vient pas à Bahía Solano par hasard. Pas de route depuis l'intérieur du pays, ou alors des jours de piste et de bateau que personne ne fait. On arrive en avion, presque toujours depuis Medellín, sur un petit appareil qui traverse la cordillère puis plonge vers la côte. Une heure de vol, un changement de monde complet. On quitte la ville, ses collines et son éternel printemps, et on tombe dans le Chocó, l'une des régions les plus arrosées de la planète. Ici il pleut presque tous les jours, parfois des trombes qui durent une heure puis s'arrêtent net, parfois un crachin tiède qui colle à la peau du matin au soir.

Bahía Solano elle-même est un gros village de pêcheurs organisé autour de sa baie. Ce n'est pas joli au sens carte postale, c'est vivant, un peu bancal, avec ses maisons de bois, ses bateaux tirés sur la grève et ses boutiques où l'on trouve à peu près tout et son contraire. Le vrai spectacle est autour: la jungle qui ruisselle, les plages désertes, l'océan qui cogne. Si tu cherches une Colombie vraiment loin des circuits balisés, tu es au bon endroit. Il n'y a ni distributeur fiable, ni réseau constant, ni confort lissé. On emporte du liquide, on prévient qu'on sera injoignable, et on lâche prise.

La baie de Bahía Solano sous un ciel gorgé de pluie · IMG : vue de la baie de Bahía Solano, village de pêcheurs au bord de l'eau, bateaux en bois tirés sur la grève, jungle dense en arrière-plan et nuages bas de pluie sur le Pacifique

Le souffle des baleines dans la baie d'Utría

Je garde une image en tête, précise, que rien n'effacera. Un matin de septembre, la mer d'huile, notre petit bateau coupé, et le silence. Puis un souffle. Ce bruit énorme et humide, un panache qui monte à quelques dizaines de mètres, et le dos noir d'une baleine à bosse qui roule lentement à la surface avant de replonger. À côté, plus petit, plus vif, son baleineau. On est restés là sans parler, à écouter respirer ces bêtes de plusieurs tonnes. De juillet à octobre à peu près, elles remontent de l'Antarctique jusqu'à ces eaux chaudes pour mettre bas et allaiter, et la côte du Chocó se retrouve pile sur leur chemin.

Le meilleur endroit pour ça, c'est le parc national d'Utría, à une bonne demi-heure de bateau au sud de Bahía. Une baie longue et étroite, protégée du gros de la houle, une eau plus calme où les mères viennent avec leurs petits. On coupe le moteur à distance, on attend, on regarde. Certains jours, elles passent loin et on ne voit que des souffles à l'horizon. D'autres, une baleine s'approche et le temps se suspend. Rien n'est jamais garanti, c'est du sauvage, et c'est justement ce qui fait battre le cœur. J'ai raconté ailleurs les saisons et les autres spots dans mon guide sur l'observation des baleines en Colombie, mais Utría reste pour moi l'un des plus beaux, à cause de ce calme de la baie.

Utría ne se résume pas aux baleines. On y accoste sur un ponton de bois qui file au-dessus de la mangrove, on marche sur une passerelle entre les racines, on écoute les oiseaux et les crabes. L'eau y est assez claire pour un peu de snorkeling près des coraux, une rareté sur cette côte plutôt trouble. Il y a un centre de visiteurs tenu avec les communautés locales, et des gardes qui connaissent chaque recoin. C'est un des rares endroits du Pacifique où la mer se laisse regarder au repos.

El Valle, El Almejal et les plages sauvages

À une heure de piste cahoteuse de Bahía, ou par la mer quand elle le permet, il y a El Valle. Un autre village, plus posé, et surtout la plage d'El Almejal, un long ruban de sable sombre battu par des vagues qui n'arrêtent jamais. C'est là que se sont installés la plupart des écolodges, en lisière de forêt, pieds dans le sable. J'y ai passé des heures à regarder l'océan cogner, la brume monter de la jungle derrière, sans croiser âme qui vive sur des kilomètres. On se baigne avec prudence, le courant est costaud, mais marcher au bord à marée basse, ramasser des bois flottés, c'est un bonheur simple qui ne lasse pas.

El Almejal, c'est aussi une histoire de tortues. Certaines nuits de la bonne saison, les tortues marines remontent pondre dans le sable noir, et des programmes menés avec les habitants protègent les nids des braconniers et des chiens. J'ai eu la chance, un soir, d'assister au relâcher de bébés tortues à la lampe rouge, une file minuscule qui rampait vers l'écume pendant que la pluie recommençait doucement. Ces initiatives sont fragiles, portées par quelques passionnés, et voir naître ça dans un coin aussi isolé m'a serré la gorge. On ne touche pas, on n'éclaire pas au flash, on suit les consignes. C'est le prix pour que ça dure.

El Almejal, plage de sable noir battue par le Pacifique · IMG : longue plage sauvage de sable sombre à El Almejal près d'El Valle, grosses vagues du Pacifique, lisière de jungle dense en arrière-plan et brume basse, aucune présence humaine

Jungle ruisselante, cascades et pêche

Derrière les plages, tout est vert et vertical. La forêt monte à l'assaut des collines, gorgée d'eau, et des rivières y dévalent en cascades qu'on rejoint à pied. Une des sorties classiques mène au El Tigre ou à d'autres chutes du coin, une marche dans la boue et les racines, à traverser des ruisseaux, à glisser un peu, avant de tomber sur une vasque où l'on se jette pour se laver de la sueur. Le guide coupe la végétation à la machette, montre une grenouille minuscule sur une feuille, un oiseau qu'on n'aurait jamais vu seul. C'est humide, ça grimpe, et c'est magnifique.

Bahía Solano a une autre réputation, celle de la pêche sportive. Les eaux du large sont riches, et des bateaux partent traquer le voilier, le thon, le dorado. Je ne suis pas grand pêcheur, mais j'ai suivi une sortie un matin, juste pour voir, et j'ai compris pourquoi des gens viennent de loin pour ça. La mer bouge, les lignes tendent d'un coup, l'équipage crie. Et pour ceux qui préfèrent regarder, il y a toujours les dauphins qui accompagnent la coque, et parfois, encore, un souffle de baleine au loin qui coupe la conversation.

Autour de Bahía Solano

Pour t'y retrouver, voici les points de repère que j'ai gardés de mon séjour, avec ce qu'il faut savoir avant de s'y frotter. Rien n'est figé sur cette côte, la mer et la pluie commandent, mais ça donne une idée de ce qui se joue autour du village.

LieuÀ savoir
Baie de Bahía SolanoVillage de pêcheurs, port, base pour les sorties bateau et l'aéroport
Parc national d'UtríaBaie protégée où les baleines mettent bas, mangrove sur passerelle, snorkeling, accès en bateau avec permis
El Valle et El AlmejalPlage sauvage de sable noir, écolodges, ponte des tortues en saison, 1h de piste depuis Bahía
Cascades et jungleMarches humides vers des chutes et vasques, guide recommandé, chaussures qui accrochent
Sorties en merObservation des baleines de juillet à octobre, pêche sportive, dauphins
Villages emberaCommunautés indigènes le long des rivières, visites respectueuses avec les habitants

Une culture afro et embera au bord de l'eau

Le Chocó, c'est une Colombie noire et indigène, à mille lieues des clichés andins ou caraïbes. Les villages de la côte sont majoritairement afro-colombiens, descendants d'esclaves qui ont fait de cette région isolée un refuge, avec leur musique, leur cuisine de poisson et de coco, leur façon de vivre au rythme des marées. Le long des rivières, plus à l'intérieur, vivent des communautés embera, un des peuples indigènes de la zone. On peut parfois les rencontrer, avec un guide local qui connaît la famille, et à condition de venir en invité, pas en curieux. J'ai partagé un repas dans une maison sur pilotis, du poisson grillé et de la banane plantain, la pluie tambourinant sur le toit de tôle, et les enfants qui riaient de mon espagnol bancal.

Ce qui m'a marqué, c'est la chaleur des gens face à la rudesse du lieu. Il pleut, tout pourrit vite, les liaisons sont capricieuses, et pourtant on t'accueille avec un sourire et un tinto, ce café noir bien serré qu'on te ressert sans que tu demandes. On vit ici en marge de la Colombie touristique, et ça se sent dans chaque échange, plus vrai, moins pressé.

Le souffle d'une baleine dans la baie d'Utría, la plage d'El Almejal que personne ne foule, la jungle qui ruisselle jour et nuit. Bahía Solano ne se visite pas, elle se laisse traverser, trempé et heureux.Aurèle Vanhove
Mangrove et passerelle dans le parc national d'Utría · IMG : passerelle de bois traversant une mangrove dense dans le parc national d'Utría, racines entrelacées, eau calme et sombre, lumière verte tamisée sous la canopée du Pacifique colombien

Y aller, quand, et à quoi s'attendre

L'accès se fait en avion, presque toujours depuis Medellín, sur des petits appareils qui volent une fois par jour ou presque, selon la météo. Les vols sautent parfois quand la piste est noyée, alors on prévoit une marge et on ne cale pas son retour la veille d'un vol international. Une fois sur place, on se déplace en bateau ou en piste, jamais vite, toujours au gré de la mer. Sur le choix de la période, la fenêtre des baleines de juillet à octobre est la vraie raison de venir, et elle coïncide avec une saison très pluvieuse, mais ici il pleut de toute façon toute l'année. J'ai détaillé les nuances mois par mois dans mon article sur quand partir en Colombie: pour le Chocó, retiens surtout la saison des baleines.

Côté logement, ce sont surtout des écolodges rustiques, souvent à El Almejal ou autour de Bahía, en bois, sans luxe, parfois sans électricité en continu, avec des repas compris parce qu'il n'y a rien d'autre à des kilomètres. Emporte un imperméable qui tient vraiment la pluie, des sacs étanches pour l'électronique, des chaussures qui accrochent dans la boue, du répulsif, et du liquide en quantité. Laisse les habits qui craignent l'humidité, ils ne sécheront jamais. Et si tu veux enchaîner avec un autre bout de ce Pacifique, la voisine Nuquí offre la même magie avec ses propres plages et sa logistique à elle.

Je repense au décollage du retour, l'avion qui s'arrache de la piste détrempée, la baie qui rétrécit sous l'aile, la jungle qui reprend tout de suite ses droits. J'ai regardé une dernière fois vers Utría en espérant un souffle. Il n'est pas venu. Peu importe. Bahía Solano m'avait déjà donné le sien, ce matin d'huile et de silence, et ça, aucun mauvais temps ne me le reprendra.

Teste-toi

Pourquoi la baie du parc national d'Utría est-elle si prisée des baleines à bosse?

Questions fréquentes

En avion, presque toujours depuis Medellín, sur un petit appareil qui vole une fois par jour environ, selon la météo. Il n'y a pas de route depuis l'intérieur du pays, tout se joue par les airs puis par la mer et la piste.

Grosso modo de juillet à octobre, quand les baleines à bosse remontent de l'Antarctique pour mettre bas dans ces eaux chaudes. La baie d'Utría, tout près, est l'un des meilleurs spots. Rien n'est garanti, c'est du sauvage.

Les deux se ressemblent, même Pacifique du Chocó, mêmes baleines. Bahía a une vraie baie de pêche et le parc d'Utría à côté, Nuquí ses propres plages et sa logistique. Beaucoup enchaînent les deux si le temps le permet.

Il pleut presque tous les jours, c'est une des régions les plus arrosées de la planète. Parfois des trombes courtes, parfois un crachin tiède permanent. On vient équipé d'un vrai imperméable et de sacs étanches, et on accepte d'être trempé.