
Nature & aventure · Aventure
L'Amazonie colombienne
En bref
- Leticia, tout au sud du pays, ne s'atteint que par avion depuis Bogotá, à la triple frontière Colombie, Brésil et Pérou.
- Les sorties en pirogue au crépuscule et le lac Tarapoto sont les meilleurs endroits pour croiser les dauphins roses, sans garantie.
- Puerto Nariño, village sans voitures, et les visites de communautés ticunas demandent discrétion et un guide local.
- Chaleur lourde, humidité permanente et moustiques: manches longues, répulsif, moustiquaire et sacs étanches sont indispensables.
L'avion descend au-dessus d'un tapis vert qui n'en finit pas. Pas de route en dessous, pas de pylône, juste le fleuve qui serpente, brun et large comme une mer plate. Leticia se pose tout au sud du pays, coincée contre le Brésil et le Pérou, et on n'y arrive que par les airs. J'ai débarqué un après-midi de saison humide, la chemise déjà collée au dos avant d'avoir franchi la porte de l'aérogare. Ici la chaleur n'est pas une donnée météo. C'est un mur qu'on traverse.
J'étais venu voir l'Amazone, le vrai, celui des cartes d'école. Je suis reparti avec autre chose en tête: le bruit. Une jungle qui ne se tait jamais, même à trois heures du matin. Voici ce que j'ai vu, entendu, et un peu redouté aussi, dans ce coin de Colombie qui ressemble à peine au reste du pays.
Un bout de pays qu'aucune route ne relie
Leticia, c'est la capitale de l'Amazonas colombien, et pourtant on ne peut pas y rouler depuis Bogotá. Aucune route ne descend jusque-là. On prend un vol d'un peu moins de deux heures depuis la capitale, et on atterrit dans un autre monde, à des milliers de kilomètres du reste par la seule voie terrestre. Si vous aimez comprendre comment le territoire s'articule, la géographie du pays prend tout son sens vu d'ici: le pays bascule des Andes froides à cette plaine étouffante en un seul vol.
La ville se colle à Tabatinga, sa jumelle brésilienne. Pas de frontière visible, pas de barrière: on passe de la Colombie au Brésil en traversant une rue, et les mototaxis font l'aller-retour sans qu'on leur demande de papier. Le Pérou est juste en face, de l'autre côté de l'eau, à une pirogue de distance. On appelle ça la triple frontière, et c'est exactement ça, un endroit où trois pays se touchent au milieu du fleuve. Avant de partir, réglez la question de la fièvre jaune: le vaccin est recommandé pour cette zone, et je vous renvoie à ce qu'un médecin vous dira plutôt qu'à mes souvenirs, il y a de bonnes infos côté vaccins avant le départ.
La pirogue au crépuscule, et le premier dos rose
Le vrai voyage commence quand on quitte le quai. Une longue pirogue à moteur, une planche pour s'asseoir, un gilet qu'on met par principe, et le fleuve qui s'ouvre. Le meilleur moment, c'est la fin d'après-midi, quand le soleil tombe et que l'eau vire au cuivre. Le pilote coupe parfois le moteur pour laisser passer un banc de bois flotté, et là on entend tout: les oiseaux qui rentrent, un cri lointain qu'on n'identifie pas, le clapotis contre la coque.
C'est un de ces soirs-là que j'ai vu mon premier dauphin rose. Un dos qui roule à la surface, lent, presque timide, une couleur improbable entre le gris et le corail. On les appelle les bufeos, et ils ne ressemblent à rien de ce qu'on imagine d'un dauphin: gros, un peu pataud, la nuque bossue. Ils remontent respirer et disparaissent avant qu'on ait sorti l'appareil. J'ai fini par ranger le mien pour juste regarder. C'était mieux comme ça.
Puerto Nariño, le village sans moteur
À deux heures de pirogue en amont, Puerto Nariño m'a cueilli. Un village où les voitures n'ont pas leur place, littéralement: il n'y en a pas. On marche sur des allées cimentées, on trie ses déchets, on récupère l'eau de pluie. Les gens en parlent comme d'un modèle et je comprends pourquoi. Le soir, sans le vrombissement d'un seul moteur, on entend les enfants, les grenouilles, la rivière. J'ai grimpé au mirador en bois qui domine les toits, et de là-haut la canopée s'étend jusqu'à l'horizon, plate et infinie.
Le lac Tarapoto, royaume des dauphins
Depuis Puerto Nariño, on pousse jusqu'au lac Tarapoto, une étendue d'eau calme reliée au fleuve par des chenaux étroits qu'on remonte à la rame. C'est là qu'on a le plus de chances de croiser les dauphins roses, et aussi les gris, plus vifs. Notre guide, un jeune du coin, connaissait chaque recoin. Il coupait le moteur, attendait, et montrait du doigt. Patience. Les bufeos jouent avec les nasses des pêcheurs, remontent par deux ou trois, et repartent. On flotte au milieu des nénuphars géants, ces feuilles rondes larges comme des tables. Le silence, encore, cassé seulement par une respiration humide quand un dos crève la surface.
Un dos rose qui roule dans l'eau brune au coucher du soleil, et plus personne ne parle dans la pirogue. On avait tous le même sourire idiot.Aurèle Vanhove
On m'avait prévenu de ne pas trop espérer, que certains repartent sans rien voir. J'ai eu de la chance, deux sorties, des dauphins les deux fois. Mais rien n'est garanti, c'est le vivant, pas un parc. C'est aussi ce qui rend le moment si fort quand il arrive.
Les singes, les Ticunas, et la question du respect
Sur le fleuve, on m'a emmené voir l'île aux singes, un bout de terre où des singes-écureuils viennent au contact des visiteurs, attirés par la nourriture. C'est spectaculaire, ces petites bêtes qui grimpent sur les épaules. J'y suis allé, et j'en ressors partagé. Un animal sauvage habitué à quémander, ce n'est plus tout à fait un animal sauvage. Faites-vous votre idée, mais gardez la distance quand vous le pouvez.
Ce qui m'a marqué davantage, ce sont les rencontres avec les communautés indigènes, les Ticunas surtout, qui vivent là depuis toujours. On visite une maloca, la grande maison communautaire, on écoute, on partage un jus de canne. Le mot d'ordre, pour moi, c'est la discrétion. Ces gens ne sont pas un décor. On demande avant de photographier, on achète leur artisanat sans marchander à l'excès, on écoute plus qu'on ne parle. J'ai vu des visiteurs traiter le village comme un zoo, et ça m'a serré le ventre. Passez par un guide local, un vrai, quelqu'un du fleuve. Ça change tout, pour eux comme pour vous.
Dormir dans la jungle, et la nuit qui vous tombe dessus
J'ai passé deux nuits dans un lodge en bois sur pilotis, au bord d'un affluent, sans électricité après vingt-et-une heures. La première nuit, je n'ai presque pas dormi. Pas à cause de la chaleur, à cause du son. La jungle amazonienne, la nuit, c'est un vacarme. Des insectes par millions, des grenouilles qui répondent en vagues, un singe hurleur au loin dont le cri ressemble à un moteur qui cale, un oiseau qu'on ne verra jamais. Assourdissant, vraiment. Le deuxième soir, ça m'a bercé. On s'y fait, et on finit par l'aimer, ce mur de bruit.
Au petit matin, on part en marche dans la forêt primaire, bottes en caoutchouc aux pieds parce que ça patauge. Le guide montre une fourmilière géante, une empreinte de tapir, un arbre dont on tire un remède. Ce n'est pas une randonnée sportive comme dans les Andes, on avance lentement, on regarde en l'air et par terre. La sueur coule sans arrêt. Et pourtant on ne veut pas rentrer.
Le fleuve nourrit tout, et se visite la nuit aussi
Un soir, on est ressortis en pirogue après le dîner, une lampe à la main. Le guide balayait les berges du faisceau, et de temps en temps deux points rouges s'allumaient au ras de l'eau: des yeux de caïman. Il en a attrapé un petit, à peine plus long que l'avant-bras, l'a montré une minute pour qu'on voie les écailles et les dents, puis l'a relâché. Rien de sensationnel dans sa manière de faire, juste une habitude tranquille de quelqu'un qui vit avec ces bêtes. L'après-midi, il nous avait aussi tendu une ligne et un bout de viande pour pêcher le piranha. Ça mord vite, presque trop, et le soir on les a grillés. Petits, pleins d'arêtes, mais grillés au feu de bois c'était bon.
Tout tourne autour de l'eau, ici, y compris l'assiette. Au marché de Leticia, j'ai vu des morceaux de pirarucú, ce poisson géant du fleuve, aussi épais qu'une cuisse. On mange du poisson cuit dans une feuille de bananier, du casabe, cette galette de manioc un peu sèche, et des fruits amazoniens dont je n'avais jamais entendu les noms, le copoazú, l'arazá, acides et parfumés. Et même au bout du monde, on vous sert un tinto, le petit café noir sucré que les Colombiens boivent partout, du haut des Andes jusqu'à cette rive perdue. Ce détail m'a fait sourire: le pays reste le pays, même quand tout le reste change.
Ce qu'on peut faire, et ce qu'il faut savoir
Pour vous aider à visualiser, voici ce que j'ai testé ou vu de près, avec la mise en garde honnête à côté. Rien de figé, tout se négocie sur place avec les guides du fleuve.
| Lieu / activité | À savoir |
|---|---|
| Sortie pirogue au crépuscule | Le meilleur moment pour la lumière et les dauphins. Gilet, eau, anti-moustiques. Ça peut secouer un peu. |
| Puerto Nariño | Village sans voitures à 2h de Leticia en bateau public. Nuit sur place recommandée pour le calme du soir. |
| Lac Tarapoto | Dauphins roses et gris, à la rame. Observation, pas de garantie. Se lever tôt ou y aller en fin de journée. |
| Île aux singes | Contact rapproché avec des singes-écureuils habitués. Éthiquement discutable, à vous de juger. Rangez la nourriture. |
| Communauté Ticuna | Passez par un guide du village. Demandez avant de photographier. Achetez l'artisanat, marchandez peu. |
| Nuit en lodge jungle | Souvent sans électricité le soir. Bruit nocturne intense. Bottes fournies pour la marche du matin. |
Côté saison, l'Amazonie a deux visages: les hautes eaux, quand le fleuve monte et qu'on navigue au ras de la canopée, et les eaux basses, qui découvrent des plages de sable. Ni l'un ni l'autre n'est mauvais, c'est juste différent, et ça vaut le coup de vérifier la période idéale selon vos envies avant de réserver. Il pleut de toute façon, on est en forêt tropicale, et la chaleur reste lourde toute l'année.
Les moustiques, parlons-en. Ils sont là, surtout au bord de l'eau et à la tombée du jour. Manches longues claires le soir, répulsif costaud, et une moustiquaire pour dormir même en lodge. J'ai sous-estimé ça la première nuit et je l'ai payé. L'humidité, elle, ne vous lâche jamais: vos affaires ne sèchent pas, votre appareil déteste ça, prévoyez des sacs étanches. Si l'Amazonie vous a donné le goût des couleurs improbables de la Colombie, gardez de côté un autre décor qui ne ressemble à rien, la rivière aux cinq couleurs de Caño Cristales, dans une région tout aussi isolée.
On repart de Leticia un peu sonné. Ce n'est pas la Colombie des façades coloniales ni celle du café dans la montagne. C'est un ailleurs mouillé, bruyant, vivant à l'excès, où l'on se sent minuscule et bien. J'y retournerai, ne serait-ce que pour revoir un dos rose rouler dans l'eau brune, un soir, sans rien dire.
Teste-toi
Comment rejoint-on Leticia, capitale de l'Amazonie colombienne ?
Questions fréquentes
Oui, surtout au lac Tarapoto et lors des sorties en pirogue en fin de journée. Rien n'est garanti car ce sont des animaux sauvages, mais les chances sont bonnes avec un bon guide local.
Le vaccin contre la fièvre jaune est recommandé pour cette zone amazonienne. Demandez conseil à un professionnel de santé bien avant le départ, c'est le seul avis qui compte.
Trois à quatre jours permettent de faire Leticia, Puerto Nariño et une nuit en lodge sans courir. Le trajet en pirogue prend du temps et le climat impose un rythme lent.
Les deux saisons se valent. En hautes eaux on navigue au ras de la forêt, en eaux basses des plages de sable apparaissent. Il pleut et il fait lourd toute l'année de toute façon.