Nature & aventure · Parcs

Le désert de la Tatacoa

IMG hero (Nano Banana) : désert de la Tatacoa Colombie au coucher du soleil, formations d'argile rouge ocre érodées en labyrinthe, cactus cierges dressés, lumière rasante embrasant la terre, ciel dégradé orange et bleu

En bref

À midi, la Tatacoa te met à genoux. La chaleur monte de l'argile par vagues, elle te colle à la nuque, elle brouille l'horizon. J'ai posé la main sur une paroi ocre vers deux heures de l'après-midi et je l'ai retirée aussitôt, ça brûlait. Autour de moi, des ravines rouges taillées comme un décor de western, du cactus partout, et pas un souffle d'air. On appelle ça un désert. Ce n'en est pas un, pas vraiment.

C'est une forêt sèche tropicale, une des dernières de Colombie, rongée par des siècles de pluies rares et de vent. L'eau qui manque presque toute l'année a sculpté la terre en labyrinthes, en aiguilles, en petits canyons où on se perd volontiers. Et puis la nuit tombe, la fournaise lâche prise, et le ciel se remplit d'étoiles comme je n'en avais jamais vu. C'est pour ça qu'on vient jusqu'ici, dans ce coin oublié du Huila.

Un désert qui n'en est pas un

Le mot fait rêver, alors tout le monde dit désert de la Tatacoa. Les gens du coin, eux, parlent plutôt d'un bosque seco, une forêt sèche. La nuance a son importance quand tu marches dedans. Il y a de la vie partout : des serpents qui filent sous les cactus, des tortues, des araignées, des chèvres qui broutent on ne sait quoi, des oiseaux qui piaillent à l'aube. La terre a juste soif. Il pleut si peu, et de façon si brutale quand ça tombe, que l'eau creuse au lieu de nourrir.

Résultat, ce relief de badlands qui donne son cachet à l'endroit. Des colonnes d'argile, des crêtes fines comme des lames, des dépressions où l'on descend entre deux murs de terre. Le tout sur à peine trois cents kilomètres carrés, ce qui se traverse vite en voiture mais se mérite à pied. On m'avait dit deux jours, j'en ai passé trois et j'aurais bien rajouté une nuit.

Midi dans la zone rouge, l'ombre a disparu · IMG : formations d'argile rouge ocre érodées du désert de la Tatacoa Colombie, ravines et colonnes de terre, cactus cierges, lumière dure de midi, ciel bleu délavé

Deux couleurs, deux ambiances

La Tatacoa se lit en deux zones, et elles ne se ressemblent pas. La plus connue, c'est le Cusco, la zone rouge. Un dédale d'argile ocre et rouille où un sentier balisé, le Sendero El Cusco, serpente entre les parois pendant une petite heure. On m'a raconté que le nom vient de la ressemblance avec les terres du Pérou, je n'y suis jamais allé pour comparer, mais l'ocre est bien là, franc, presque violent au soleil.

L'autre visage, c'est Los Hoyos, la zone grise, plus au nord. Là, la terre vire au gris cendré, parfois au vert pâle, avec des formes plus douces, plus lunaires. C'est aussi là qu'on trouve une piscine naturelle où plonger après la marche, une vraie récompense. Les deux zones sont à quelques kilomètres l'une de l'autre. Le mieux, c'est de faire la rouge tôt le matin et de garder la grise pour la fin de journée, ou l'inverse. Éviter surtout de crapahuter entre midi et trois heures. Je l'ai fait une fois, par bêtise. Jamais deux.

Le rouge de la Tatacoa au coucher du soleil, ça ne se raconte pas, ça te prend à la gorge. La terre devient braise et le silence pèse.Aurèle Vanhove

Pour la lumière, il n'y a pas de secret. Les formations rouges se donnent en fin de journée, quand le soleil rase les crêtes et allume l'ocre. À midi, tout est écrasé, plat, blanchi. Le matin est doux aussi, mais c'est vraiment le couchant qui fait pleurer. Si tu ne devais garder qu'un moment, ce serait celui-là, une gourde à la main, assis sur un rocher tiède à regarder le rouge s'éteindre.

Le ciel, la vraie raison de dormir sur place

Beaucoup passent à la Tatacoa en une journée, depuis Neiva, et repartent le soir. Grosse erreur à mon avis. Parce que le clou du spectacle, c'est la nuit. L'air sec, l'absence quasi totale de pollution lumineuse, l'altitude modérée : tout se ligue pour donner un des ciels les plus purs que j'aie contemplés. La Voie lactée traverse le noir d'un bord à l'autre, nette, laiteuse, avec des étoiles jusque très bas sur l'horizon. La première fois, je suis resté la tête en arrière si longtemps que j'en ai eu mal à la nuque.

Il y a un observatoire astronomique sur place, tenu par un passionné du coin, qui organise des séances le soir. On regarde à l'œil nu, puis au télescope, pendant qu'il raconte le ciel avec un pointeur laser. C'est simple, un peu bricolé, et franchement chouette. Les nuits sans lune sont les meilleures pour les étoiles, mais une pleine lune sur les badlands, ça a aussi son charme, la terre devient argentée. À toi de choisir ce que tu veux voir. Regarde le calendrier lunaire avant de caler tes dates.

La Voie lactée au-dessus des cactus, une nuit sans lune · IMG : ciel nocturne étoilé spectaculaire avec la Voie lactée au-dessus du désert de la Tatacoa, silhouettes de cactus cierges au premier plan, faible pollution lumineuse, longue exposition

Ce qu'on fait, zone par zone

Pour t'y retrouver sans y passer la journée à hésiter, voilà comment j'aurais aimé qu'on me résume les choses avant d'arriver. Les distances sont courtes, mais la chaleur commande le rythme. On cale les marches sur le matin et la fin d'après-midi, on garde le milieu de journée pour l'ombre et la sieste, et on réserve la nuit au ciel.

Zone / momentCe qu'on y fait
Cusco (rouge), matin ou couchantSendero El Cusco, labyrinthes d'argile ocre, photos quand la lumière rase les crêtes
Los Hoyos (grise), fin d'après-midiPaysage lunaire, marche plus douce, baignade dans la piscine naturelle
Milieu de journée (12h-15h)On ne marche pas. Ombre, hamac, eau, sieste au village de Villavieja
Après le dînerSéance à l'observatoire, télescope, Voie lactée à l'œil nu
Lever du jourMarche au frais, oiseaux, lumière tendre sur l'ocre avant la fournaise

La baignade mérite un mot. Après avoir cuit toute la journée, se glisser dans l'eau de la piscine de Los Hoyos tient du miracle. L'eau n'est pas glacée, elle est juste fraîche ce qu'il faut. J'y suis resté jusqu'à ce que le soleil descende, à discuter avec deux voyageurs colombiens venus de Bogotá pour le week-end. C'est ce genre de moments qui reste.

Y aller sans se tromper de route

Petit point qui trompe pas mal de monde : on n'accède pas à la Tatacoa par Villavicencio, malgré ce que suggèrent certaines cartes mal fichues. Le désert est dans le département du Huila, au sud-ouest. Le point de repère, c'est Neiva, la capitale du Huila, desservie par bus depuis la capitale et par quelques vols. De Neiva, on rejoint le petit village de Villavieja, à une quarantaine de minutes, et de là on entre dans le désert. Villavieja, c'est la porte d'entrée, avec ses posadas, ses motos-taxis et son musée de paléontologie qui vaut le coup d'œil, la région ayant livré une belle quantité de fossiles.

Le trajet depuis Bogotá prend une bonne partie de la journée en bus, un peu moins si tu prends l'avion jusqu'à Neiva. Beaucoup casent la Tatacoa entre deux étapes, en remontant depuis le sud ou en descendant vers Caño Cristales. Sur place, un mototaxi ou une jeep te dépose aux points de départ des sentiers, et le mieux reste de dormir dans une posada au cœur du désert plutôt qu'au village, pour avoir le ciel juste au-dessus de ton hamac. Ce n'est pas le confort d'un hôtel, mais l'expérience change tout.

Des fossiles sous les pieds

Ce qui m'a scié, c'est d'apprendre que cette terre rouge et grillée était autrefois une plaine verte et humide, arrosée de rivières, peuplée de bêtes énormes. Il y a des millions d'années, la Tatacoa grouillait de vie. Le sol a gardé la mémoire de tout ça sous forme de fossiles : des restes de crocodiles géants, de tortues grandes comme des tables, de rongeurs qui n'ont plus d'équivalent aujourd'hui. Le petit musée de paléontologie de Villavieja en expose une partie, et le gardien qui m'a fait la visite en parlait avec une fierté touchante, comme s'il s'agissait de ses propres ancêtres.

Ça change le regard, quand tu retournes marcher ensuite. Tu ne vois plus seulement un décor de western, tu vois un fond de mer asséché, un paysage qui a basculé. On m'a montré un endroit où affleurent des coquillages fossilisés, en plein milieu du sec, à des centaines de kilomètres de tout océan. J'ai gardé longtemps cette image en tête. La Tatacoa raconte le temps long, celui qui nous dépasse. Et la nuit, quand tu regardes des étoiles dont la lumière a mis des milliers d'années à t'atteindre, cette histoire de mer disparue prend une drôle de résonance.

Ce que j'aurais aimé savoir

De l'eau, beaucoup d'eau. Je ne le dirai jamais assez : j'ai vu des gens partir sur un sentier avec une petite bouteille et revenir livides. On boit plus qu'on ne croit ici. Chapeau, crème solaire, chaussures fermées à cause des cactus et des bestioles qui piquent. La marche en elle-même n'a rien de difficile, les sentiers sont courts et plats dans l'ensemble, ça reste accessible même sans être un grand marcheur. Si tu veux enchaîner avec du vrai dénivelé, ce sera ailleurs, la Tatacoa se joue sur la chaleur, pas sur l'effort. Pour préparer ce genre de sorties, mon topo sur la randonnée en Colombie donne quelques repères.

Côté saison, la Tatacoa est chaude et sèche presque toute l'année, c'est un microclimat. Les mois les plus secs offrent les ciels les plus nets pour les étoiles, mais renseigne-toi sur la meilleure période pour venir en Colombie selon le reste de ton parcours. Et si tu aimes les endroits qui ne ressemblent à aucune image d'agence, la Tatacoa a toute sa place dans une Colombie loin des foules. On y croise du monde, oui, mais rien à voir avec les cartes postales de la côte. Ici, c'est la terre rouge, la poussière, et ce silence qui te tombe dessus dès que tu t'éloignes du parking.

Je repense souvent à ma dernière nuit là-bas. Allongé dans le hamac, la fournaise du jour enfin oubliée, avec ce ciel absurde de netteté au-dessus de moi. On entend un chien au loin, une moto, puis plus rien. Juste les étoiles qui pèsent. La Tatacoa ne paie pas de mine sur le papier. Mais elle laisse une trace, et c'est bien ce qu'on demande à un endroit.

Teste-toi

Pourquoi appelle-t-on abusivement la Tatacoa un désert ?

Questions fréquentes

Une journée suffit pour voir les deux zones, mais je conseille d'y dormir au moins une nuit. C'est le ciel étoilé, une fois la fournaise du jour retombée, qui vaut vraiment le déplacement.

On passe par Neiva, la capitale du Huila, accessible en bus depuis Bogotá ou en avion. De là, une quarantaine de minutes jusqu'au village de Villavieja, porte d'entrée du désert. Ce n'est pas par Villavicencio.

Les nuits sans lune, pendant les mois les plus secs, donnent les ciels les plus purs. L'observatoire sur place organise des séances au télescope le soir venu, à l'œil nu puis avec l'instrument.

Oui, il y a une piscine naturelle dans la zone grise de Los Hoyos. Après avoir cuit toute la journée sur les sentiers, s'y glisser en fin d'après-midi est un vrai bonheur.