Régions & villes · Caraïbe

Providencia

IMG hero (Nano Banana) : vue aérienne de l'île de Providencia en Colombie, collines vertes et arrondies, barrière de corail dessinant une ligne d'écume autour de l'île, mer caraïbe déclinant le turquoise et le bleu profond, plages désertes, petite île de Santa Catalina reliée par un pont, lumière tropicale

En bref

Le catamaran a quitté San Andrés à l'aube, et pendant deux heures j'ai serré la rambarde en priant pour que mon estomac tienne. La houle du canal qui sépare les deux îles ne fait pas de cadeau. Autour de moi, des Colombiens aguerris riaient, une dame partageait des bonbons au gingembre contre le mal de mer, et devant, encore invisible, il y avait Providencia. Quand la silhouette verte de l'île a fini par se découper sur l'horizon, avec ses collines rondes et sa mer qui passait du turquoise au bleu d'encre, j'ai compris que j'avais bien fait de faire ce détour. On arrive ici fatigué, un peu secoué, et c'est peut-être pour ça que l'île se mérite.

Providencia, c'est le bout du bout. Une île minuscule perdue dans les Caraïbes, plus proche du Nicaragua que de Carthagène, où presque personne ne va parce que justement, y aller demande un effort. Et c'est exactement ce qui la rend précieuse.

Y aller, ou l'art de renoncer au confort

Il n'y a pas de vol direct depuis le continent. On passe forcément par San Andrés, la grande sœur touristique, et de là deux options se présentent. Le petit avion à hélices d'abord, une vingtaine de minutes au-dessus d'une eau irréelle, avec un poids de bagages compté au kilo près et des places qui partent vite. Le catamaran ensuite, moins cher, plus long, et franchement éprouvant quand la mer est formée. J'ai pris le bateau à l'aller par économie, l'avion au retour par sagesse.

Mon conseil, si je peux me permettre d'en donner un: réservez le vol à l'avance et gardez le catamaran pour les jours de mer calme. J'ai croisé des voyageurs qui avaient passé la traversée penchés au-dessus du bastingage, verts comme la coque. Sur place, une seule route fait le tour de l'île, et on se déplace en scooter ou en mule, ces voiturettes ouvertes qu'on loue à la journée. Pas de grand hôtel, pas de chaîne, quelques posadas familiales tenues par des Raizals. C'est tout, et c'est déjà beaucoup.

L'arrivée par la mer, après deux heures de houle · IMG : catamaran approchant l'île de Providencia en Colombie, collines vertes et arrondies, mer caraïbe déclinant le turquoise et le bleu profond, ciel matinal, aucune construction en hauteur visible

Une île qui parle anglais

La première chose qui m'a désarçonné, c'est la langue. On débarque en Colombie et on se fait accueillir en anglais. Pas l'anglais des écoles, un créole chantant hérité des marins, des pirates et des planteurs qui ont peuplé ces îles il y a des siècles. Les Raizals, les habitants d'origine, sont un peuple à part: culte baptiste le dimanche, cuisine au lait de coco, reggae qui sort des maisons de bois peintes. On est en Colombie sur le papier, mais l'âme est caribéenne anglophone.

Un pêcheur m'a expliqué, en mélangeant trois langues dans la même phrase, comment il relevait ses casiers à langouste. Sa femme faisait mijoter un rondón, ce ragoût de poisson, de tubercules et de lait de coco qui embaume toute la cour. On m'a offert une assiette sans que je demande rien. C'est ça, l'accueil ici. Rien de commercial, juste des gens qui vivent lentement et qui ont le temps de vous parler. Ça change des rabatteurs qu'on croise ailleurs sur la côte.

Cette identité, les habitants y tiennent. Ils se disent d'abord raizals, ensuite colombiens, et l'île a même une forme d'autonomie qui limite l'installation des gens du continent. Résultat, la population reste petite et l'esprit de village intact. Le soir, tout le monde se connaît, on se salue d'un bout à l'autre de la route, et la musique passe d'une maison à l'autre. J'ai rarement senti une communauté aussi soudée en si peu de temps.

Ici on ne vous vend pas l'île. On vous ouvre la porte, on vous sert une assiette, et le reste vient tout seul.Aurèle Vanhove

Le récif, cette eau qui ne semble pas vraie

Providencia est posée sur l'une des plus grandes barrières de corail des Caraïbes. Toute la zone fait partie de Seaflower, une réserve de biosphère classée par l'Unesco, et ça se sent dès qu'on met la tête sous l'eau. J'ai fait pas mal de snorkeling dans ma vie, et pourtant là j'ai eu ce moment bête où on rit dans son tuba. La visibilité était telle qu'on voyait le sable à quinze mètres de fond. Des poissons-perroquets qui broutaient le corail, des bancs argentés qui s'ouvraient à mon passage, une raie qui filait sous moi sans un bruit.

La couleur de l'eau, je ne sais toujours pas comment la décrire. Un turquoise qui vire au vert amande près des hauts-fonds, puis un bleu profond dès que le récif décroche vers le large. Depuis le bateau, on voit les dégradés se dessiner comme sur une carte. Pour comparer avec d'autres coins, j'avais adoré les fonds des plages colombiennes de la côte continentale, mais franchement, ici c'est un cran au-dessus. L'isolement a protégé le corail.

Crab Cay et Morgan's Head

Deux spots reviennent dans toutes les conversations. Crab Cay, un rocher planté au milieu du lagon, entouré d'une eau si claire qu'on hésite à sauter de peur de casser le miroir. On y accède en bateau, souvent inclus dans le tour de l'île par la mer, et on passe l'après-midi à se laisser flotter au-dessus des coraux. J'y suis resté trois heures, j'aurais pu y rester trois jours.

Morgan's Head, c'est cette falaise en forme de tête au large de Santa Catalina, la petite île reliée à Providencia par un pont de bois piéton peint en couleurs. On raconte que le pirate Henry Morgan y aurait caché son butin. Vrai ou pas, le décor y croit dur comme fer. On enfile palmes et masque au pied de la falaise et on descend le long du tombant. C'est là que j'ai vu le plus de vie, murènes tapies, langoustes sous les surplombs, une eau qui brasse doucement.

Sous la surface, à Crab Cay · IMG : scène de snorkeling à Providencia, eau caraïbe cristalline turquoise, coraux sains, banc de poissons colorés, rayons de lumière traversant l'eau, sable blanc au fond, palmes d'un nageur au premier plan

Grimper au Pic, transpirer pour la vue

Il ne faut pas croire que Providencia se résume à la plage. Le point culminant, El Pico, se grimpe en deux ou trois heures selon votre rythme et la boue du sentier. J'ai pris un guide local, un jeune du village qui connaissait chaque plante et chaque lézard bleu qui filait dans les feuilles. On traverse une forêt sèche, on croise des iguanes énormes, et la dernière portion se fait à quatre pattes sur la roche.

En haut, tout l'archipel s'étale. On voit le récif dessiner sa ligne d'écume tout autour de l'île, les nuances de bleu, Santa Catalina au nord, l'immensité vide de la mer. J'étais trempé de sueur, les mollets en feu, et je souriais bêtement. Prenez de l'eau, beaucoup, et partez tôt le matin avant que la chaleur ne cogne. Le guide n'est pas obligatoire, mais il fait vivre un habitant et il vous racontera l'île comme aucun panneau ne le fera. Le mien s'arrêtait tous les cent mètres pour me montrer un oiseau que je n'aurais jamais repéré seul.

Cette montée, avec la mer partout autour, a quelque chose que je n'ai retrouvé nulle part. On grimpe dans une forêt qui sent la terre chaude et le bois sec, et d'un coup, entre deux branches, le bleu explose. Redescendre, ensuite, dans une crique déserte pour se jeter à l'eau, c'est la récompense parfaite.

Des plages où l'on est seul

Ce que je suis venu chercher, au fond, c'est le vide. Providencia le donne à profusion. Sur la côte est, des criques de sable clair où je n'ai croisé personne de toute une matinée. Manzanillo, au sud, avec sa petite paillote qui sert du poisson grillé et de la musique reggae. Southwest Bay et sa grande plage tranquille où les chevaux viennent parfois marcher dans l'écume au coucher du soleil, une image que je n'ai vue nulle part ailleurs.

C'est là que la comparaison avec la grande île s'impose d'elle-même. San Andrés a le charme des sept couleurs mais aussi les boutiques détaxées, les bus de touristes, la foule des week-ends. Providencia, non. Si vous cherchez la Colombie hors des sentiers battus, vous êtes au bon endroit. Ici on entend le vent et les vagues, pas les klaxons. Entre décembre et avril, si vous êtes chanceux, on aperçoit parfois des baleines au large pendant leur passage, un spectacle que je détaille davantage dans mon article sur l'observation des baleines en Colombie.

Iota, et la reconstruction

Impossible de parler de Providencia sans évoquer novembre 2020. L'ouragan Iota est passé sur l'île avec une violence rare et a détruit une grande partie des maisons, des toits, des bateaux. Les habitants racontent cette nuit avec une pudeur qui serre la gorge. Quand on marche dans les villages aujourd'hui, on voit encore des traces, mais surtout on voit des toits neufs, des façades repeintes, une île qui s'est relevée.

J'ai hésité à en parler, puis un ancien m'a dit qu'il valait mieux que les visiteurs sachent, et qu'ils reviennent. Le tourisme, mesuré et respectueux, fait partie de ce qui remet l'île debout. Alors venez, dépensez chez les posadas familiales, mangez le poisson des pêcheurs, laissez votre argent aux gens d'ici. C'est la meilleure façon de dire merci pour l'accueil.

À faire à Providencia, en un coup d'œil

Voici de quoi vous repérer, avec les lieux qui m'ont marqué et ce qu'on y fait. Rien d'exhaustif, juste ce que je referais les yeux fermés.

LieuActivité
Crab CaySnorkeling dans le lagon, eau cristalline au-dessus des coraux
Morgan's Head (Santa Catalina)Plongée libre le long du tombant, faune abondante
El PicoRandonnée jusqu'au sommet, vue à 360° sur le récif
Southwest BayPlage tranquille, chevaux dans l'écume au coucher du soleil
ManzanilloPoisson grillé, reggae, baignade loin de la foule
Pont de Santa CatalinaTraversée à pied vers la petite île peinte
Tour de l'île en muleFaire le tour par la route côtière, arrêts baignade

Combien de temps rester, et avec quoi repartir

Trois à quatre jours pleins m'ont paru le bon compte, en enchaînant depuis San Andrés. Assez pour le tour de l'île, deux ou trois sorties dans l'eau, la montée au Pic et une vraie journée à ne rien faire. Si vous venez de loin, autant s'offrir la semaine sur les deux îles. Pour l'ambiance très différente des villes coloniales de la côte, Carthagène des Indes fait un contraste saisissant, mais ça, c'est un autre voyage.

Ce que je remballe de Providencia, ce n'est pas une carte postale. C'est le goût du rondón, le rire d'un pêcheur, la sensation d'avoir flotté dans une eau qui n'existe pas ailleurs. Une île qui se mérite, qui s'est relevée, et qui n'a aucune envie de ressembler à autre chose qu'elle-même. Allez-y avant tout le monde.

Teste-toi

Comment rejoint-on Providencia depuis le continent colombien ?

Questions fréquentes

San Andrés est plus grande, plus animée et plus facile d'accès, avec ses boutiques détaxées et sa foule. Providencia est minuscule, sauvage et tranquille, avec un récif encore préservé. Si vous avez le temps, enchaînez les deux, elles se complètent bien.

Deux options: le petit avion à hélices, une vingtaine de minutes mais avec des places limitées et un poids de bagages compté, ou le catamaran, moins cher et plus long, environ deux heures de traversée qui peut être agitée selon la mer. Réservez le vol tôt, il part vite.

Trois à quatre jours pleins suffisent pour faire le tour de l'île, deux ou trois sorties snorkeling, la montée à El Pico et une journée à ne rien faire. En comptant San Andrés, une bonne semaine sur les deux îles est idéale.

Iota a durement frappé l'île fin 2020 et détruit beaucoup de maisons. Aujourd'hui la reconstruction est très avancée, on voit surtout des toits neufs et des façades repeintes. Le tourisme respectueux aide les habitants à se relever, alors venir reste une bonne chose.