
Carnet & culture · Histoire
Le carnaval de Barranquilla
En bref
- Le carnaval de Barranquilla se tient sur quatre jours juste avant le Mercredi des Cendres, en février ou début mars selon les années.
- Classé chef-d'œuvre du patrimoine oral et immatériel par l'UNESCO, il est souvent présenté comme le plus grand carnaval après celui de Rio.
- Ses temps forts s'enchaînent : Guacherna, Batalla de Flores, Gran Parada de Tradición, Comparsas, puis l'enterrement de Joselito.
- Réservez tôt logement et palcos, prévoyez chaleur et foule, et gardez un oeil sur ses affaires : c'est une fête de rue, pas un festival aseptisé.
La première chose qui m'a frappée, ce n'est pas une image, c'est un mur de son. J'étais à peine sortie du taxi qu'un tambour a démarré quelque part sur ma gauche, puis un autre, puis des cuivres, et d'un coup toute la rue s'est mise à tanguer. Des gens en robes à volants roses, des visages peints, un type déguisé en éléphant à grandes oreilles qui klaxonnait dans une trompette en plastique. On était en février, il faisait une chaleur poisseuse, et Barranquilla ne marchait plus, elle dansait.
Le carnaval de Barranquilla, c'est quatre jours de folie douce sur la côte caraïbe colombienne, juste avant le Mercredi des Cendres. L'UNESCO l'a classé chef-d'œuvre du patrimoine oral et immatériel de l'humanité, et je comprends pourquoi. Mais aucun classement ne prépare à ce que ça fait dans le corps. Je vous raconte ce que j'ai vu, ce qui m'a bousculée, et deux ou trois trucs que j'aurais aimé savoir avant d'y aller.
Le deuxième plus grand carnaval du monde, dit-on
On répète partout que c'est le carnaval le plus important après Rio. Je ne vais pas jouer à peser les foules, mais l'ordre de grandeur est là : la ville entière bascule. Les commerces baissent le rideau, les familles se réunissent, et des centaines de milliers de personnes envahissent la Vía 40, l'artère où défilent les chars. Barranquilla n'est pas une ville touristique dans l'année, c'est une cité portuaire, marchande, bruyante, sans le vernis colonial de sa voisine Carthagène. Et c'est peut-être pour ça que son carnaval sonne aussi vrai : il n'est pas fait pour les visiteurs, il est fait pour les gens d'ici.
Les racines de la fête mélangent trois héritages qui se sont croisés sur cette côte : l'Europe et ses bals masqués, l'Afrique et ses tambours arrivés avec l'esclavage, les peuples indigènes de la région. Ça donne un carnaval métissé jusqu'à l'os, où une danse espagnole du XVIe siècle croise un rythme né dans les palenques. Rien de figé là-dedans, tout bouge, tout se répond.
Batalla de Flores, Gran Parada : l'ossature de la fête
Le carnaval commence officiellement le samedi et se termine le mardi soir. Chaque journée a sa couleur. Le samedi, c'est la Batalla de Flores, la bataille de fleurs, le défilé d'ouverture : des chars fleuris, la reine du carnaval qui salue debout, et des heures de danses et de comparsas qui remontent l'avenue. Le dimanche, la Gran Parada de Tradición ne laisse passer que les danses et les groupes folkloriques, sans chars motorisés. C'est ma journée préférée, la plus pure, celle où l'on voit vraiment la cumbia et le mapalé de près.
Le lundi, la Gran Parada de Comparsas ouvre à la fantaisie, aux orchestres, aux troupes plus contemporaines. Et le mardi, tout se termine par l'enterrement de Joselito Carnaval, un personnage fictif qu'on pleure faussement, avec des veuves éplorées en larmes de comédie. Joselito est mort d'avoir trop fait la fête. On le pleure, on rit, on promet de le ressusciter l'année suivante. J'ai trouvé ça bouleversant de bêtise joyeuse.
Un repère jour par jour
Les dates changent chaque année puisqu'elles suivent le calendrier du Carême, donc février ou début mars selon les années. Voici comment les temps forts s'enchaînent, dans l'ordre où je les ai vécus.
| Temps fort | Quand | Ce que c'est |
|---|---|---|
| La Guacherna | Le vendredi soir (avant le week-end) | Défilé nocturne aux lampions, plus intime, qui lance l'ambiance |
| Batalla de Flores | Samedi | Défilé d'ouverture, chars fleuris, la reine du carnaval |
| Gran Parada de Tradición | Dimanche | Uniquement danses et folklore, sans chars motorisés |
| Gran Parada de Comparsas | Lundi | Troupes, orchestres, fantaisie plus libre |
| Enterrement de Joselito | Mardi soir | Fin de la fête, deuil parodique, on referme le carnaval |
Si vous devez choisir une seule journée, prenez le dimanche pour le folklore ou le samedi pour le grand spectacle. Mais franchement, l'esprit se goûte mieux sur deux jours.
Cumbia, garabato, mapalé, congo : les danses qui font le carnaval
La cumbia, c'est la reine. Les femmes en longues jupes blanches et rouges, un paquet de bougies allumées à la main, tournent lentement autour des hommes en pantalon blanc et foulard rouge. Ça vient des veillées d'esclaves sur la côte, cette lueur des bougies qui remplaçait les torches. Vu de près, avec les tambours qui montent, ça donne la chair de poule.
Le garabato, lui, met en scène la lutte entre la vie et la mort : un danseur costumé en Mort, faux à la main, qu'on chasse à coups de pas rythmés. Le mapalé est plus frénétique, presque électrique, très rapide, hérité des pêcheurs africains. Le congo, avec ses coiffes énormes et ses miroirs, remonte au temps colonial. On n'a pas besoin de tout comprendre pour être happé. Moi, j'ai passé un dimanche entier à photographier des pieds qui martelaient le bitume, incapable de tenir en place. Cette énergie-là, on la retrouve dans toute la musique du pays, et si le rythme vous prend, filez ensuite à Cali goûter la fièvre de la salsa, c'est une autre planète mais la même joie.
La Marimonda, celle qui m'a fait rire aux larmes
Il y a un personnage que je cherchais des yeux dans chaque défilé : la Marimonda. Un masque grotesque, sorte de singe-éléphant à la trompe pendante et aux grandes oreilles, inventé, dit-on, par un habitant fauché qui voulait se moquer des riches en enfilant ses vêtements à l'envers. Le résultat est absurde, un peu vulgaire, et irrésistible. La Marimonda klaxonne, se dandine, embête les gens, souffle dans une trompe qui fait un bruit de canard. C'est le pied de nez populaire fait costume.
À côté d'elle défilent le Congo, les Negritas Puloy en robes à pois, le Descabezado, la troupe des Monocucos. Tout un bestiaire de masques et de couleurs. Les costumes coûtent une fortune de travail, cousus main pendant des mois. Et pourtant personne ne les traite comme des reliques : on danse dedans, on transpire dedans, on les use. C'est ça que j'aime dans cette fête, rien n'est précieux, tout est vivant. Pour prolonger côté traditions, coutumes et art de vivre, j'ai rassemblé mes impressions dans un tour d'horizon de la culture colombienne.
La Marimonda ne cherche pas à être belle, elle cherche à faire rire, et dans cette laideur assumée il y a toute la liberté du carnaval.Salomé Vaneau
Une phrase revient partout, peinte sur les murs, criée dans les orchestres : « Quien lo vive es quien lo goza ». Celui qui le vit, c'est celui qui en profite. Ce n'est pas un slogan touristique, c'est un mode d'emploi. On ne regarde pas le carnaval de Barranquilla depuis un balcon poli. On y entre, on se laisse bousculer, on accepte la mousse en spray dans les cheveux et la farine sur les joues, et on danse même mal.
Chaleur, foule, tambours : à quoi ça ressemble vraiment
Soyons honnête sur les conditions. Il fait chaud, très chaud, une chaleur moite de bord de mer qui ne lâche pas même à l'ombre. La foule est dense, joyeuse mais compacte, et le bruit ne s'arrête jamais : sono à fond, cuivres, sifflets, cornes de brume. Le sol colle un peu de bière renversée et de restes de mousse. Ce n'est pas un festival aseptisé, c'est une fête de rue populaire, et c'est exactement pour ça qu'elle vaut le voyage.
Quelques réflexes qui m'ont sauvé la mise. De l'eau, beaucoup d'eau, un chapeau, de la crème solaire posée dès le matin. Des chaussures fermées qu'on n'a pas peur d'abîmer. Un petit sac porté devant, avec le strict minimum. J'ai laissé passeport et gros de mes affaires à l'hôtel et je ne suis sortie qu'avec un peu de liquide et mon téléphone bien calé. Pour tout ce qui touche aux dates exactes et à la météo de la côte, je renvoie à mon guide sur le meilleur moment pour partir en Colombie, parce que février sur la Caraïbe, c'est la saison sèche, donc du soleil quasi garanti.
Palcos, gradins et places : réserver ou pas
Le long de la Vía 40, des tribunes en bois, les palcos, sont montées chaque année. On y loue une place ou un box pour la journée, à l'ombre parfois, avec vue plongeante sur le défilé. C'est confortable, on est assis, on voit tout, et ça vaut le coup pour la Batalla de Flores où la foule debout est la plus dense. Réservez tôt : les meilleurs palcos partent des semaines à l'avance et les prix grimpent à mesure que la date approche. J'ai payé ma place assez cher un samedi, sans regret, et j'ai vécu le dimanche debout dans la rue, gratuitement, encore mieux.
Sécurité, logement et petits arrangements
On m'a beaucoup demandé si c'était risqué. Ma réponse honnête : c'est une immense fête de rue avec de l'alcool et des foules, donc les règles d'une grande fête s'appliquent, ni plus ni moins. Vol à la tire dans la cohue, portefeuille qui disparaît, voilà le vrai risque, pas le film qu'on se fait de loin. Je suis restée dans les zones animées, je ne me suis pas isolée la nuit, j'ai gardé la tête un peu froide au milieu de l'ivresse générale. La ville a beaucoup changé et l'ambiance, pendant le carnaval, est protectrice plus qu'autre chose : tout le monde veille sur tout le monde.
Pour dormir, réservez très en avance. Barranquilla n'a pas des masses d'hébergements et le carnaval remplit tout. Beaucoup de voyageurs logent d'ailleurs à Carthagène ou découvrent la ville elle-même hors saison, puis montent juste pour les défilés. Les transports en ville sont saturés ces jours-là, prévoyez de marcher, et repérez à l'avance où récupérer un taxi ou une appli de VTC une fois la nuit tombée.
Un dernier conseil qui n'en est pas un : lâchez prise. Le carnaval de Barranquilla ne se coche pas sur une liste, il se traverse. J'y suis allée en spectatrice cultivée, carnet à la main, et j'en suis ressortie couverte de farine, la voix cassée, un peu amoureuse d'une ville dont je ne savais rien trois jours plus tôt. Quien lo vive es quien lo goza. Il n'y a pas de meilleure façon de le dire.
Teste-toi
Qui est la Marimonda dans le carnaval de Barranquilla ?
Questions fréquentes
Il se déroule sur quatre jours, du samedi au mardi précédant le Mercredi des Cendres, donc en février ou début mars selon les années puisque la date suit le calendrier du Carême. Vérifiez l'année en cours avant de réserver.
Ce n'est pas obligatoire, on peut suivre les défilés debout dans la rue gratuitement. Mais pour la Batalla de Flores, très dense, un palco assis et à l'ombre est confortable. Réservez plusieurs semaines à l'avance, les meilleures tribunes partent vite.
C'est une immense fête de rue avec de l'alcool et de la foule : le vrai risque, c'est le vol à la tire. J'ai gardé un petit sac devant moi, laissé mon passeport à l'hôtel et évité de m'isoler la nuit. L'ambiance reste festive et plutôt bienveillante.
À Barranquilla même si vous réservez très tôt, car l'offre est limitée et se remplit vite. Beaucoup de voyageurs logent à Carthagène, à environ deux heures, et montent à la journée pour les défilés.