
Carnet & culture · Culture
La salsa colombienne
En bref
- Cali revendique le titre de capitale mondiale de la salsa, avec un style caleño ultra-rapide des pieds et des salsotecas ouvertes jusqu'à l'aube du côté de Juanchito.
- Fin décembre, la Feria de Cali et son Festival Mondial de Salsa mettent la ville entière en mouvement, sans oublier le spectacle Delirio.
- La danse n'est pas qu'à Cali : cumbia et champeta sur la côte caraïbe, vallenato à l'accordéon dans les plaines, reggaeton dans les villes.
- Prendre un cours pour voyageur dédramatise tout : deux ou trois séances suffisent à tenir une piste, et personne ne compte vos erreurs.
Il était presque minuit à Cali quand j'ai compris que je ne savais pas danser. Pas vraiment. La salle sentait le rhum tiède et la transpiration heureuse, les cuivres crachaient à plein volume, et autour de moi des gamins de vingt ans faisaient claquer leurs pieds à une vitesse que mes yeux n'arrivaient même pas à suivre. Un monsieur d'une soixantaine d'années m'a tendu la main, très poli, comme s'il m'invitait à un thé. Trois secondes plus tard j'étais lancée, gauche, en retard d'un temps, et lui souriait sans se moquer. C'est ça, la salsa en Colombie. Une langue que tout le monde parle, et qu'on vous apprend sans jamais vous humilier.
On imagine souvent la salsa cubaine ou portoricaine. La Colombie, elle, s'est fabriqué sa propre grammaire, plus rapide, plus terrienne, et elle en a fait une fierté nationale. Ici la musique n'est pas un décor pour touristes. Elle sort des taxis, des cuisines, des boutiques de quartier, des mariages et des enterrements. On grandit avec, comme on grandit avec une odeur de café.
Cali, la capitale mondiale qui le sait très bien
Cali revendique le titre de capitale mondiale de la salsa, et les Caleños ne vous laisseront pas en douter longtemps. Ce n'est pas de l'esbroufe locale. Le style d'ici, le style caleño, se reconnaît à ses pieds. Le haut du corps reste presque calme, posé, pendant que les jambes partent dans une mitraille de petits pas, contre-temps, jeux de talons, à un tempo qui donne le vertige. J'ai vu des couples enchaîner des figures pied contre pied sans jamais quitter des yeux la conversation qu'ils avaient commencée. La vitesse, ici, c'est une signature.
La ville a poussé au bord du fleuve Cauca, dans une chaleur du Pacifique qui colle à la peau dès la sortie de l'avion. Et c'est peut-être ça qui explique tout : on danse pour respirer. Si vous passez par Cali et ses salsotecas, vous verrez que la salsa n'est pas rangée dans une case folklorique, elle irrigue toute la vie de la ville.
Juanchito, la nuit qui ne s'arrête pas
À la sortie de Cali, de l'autre côté du fleuve, il y a Juanchito. Un chapelet de salsotecas où l'on danse jusqu'à ce que le ciel devienne gris. On m'avait prévenue, j'y suis quand même allée les jambes fraîches, persuadée de tenir. Erreur. Vers trois heures du matin, épuisée, j'ai fait ce que font les débutants intelligents : je me suis assise et j'ai regardé. Des orchestres qui montent en puissance, des serveurs qui dansent entre les tables avec leur plateau, des grands-mères qui remettent les jeunes à leur place sur la piste. La nuit tourne, littéralement, et personne n'a envie qu'elle finisse.
D'où lui vient cette passion
On m'a raconté l'histoire un soir, entre deux morceaux, et elle m'a laissée songeuse. La salsa n'est pas née en Colombie. Elle est arrivée par les ports, dans les années soixante et soixante-dix, sur des disques venus de New York, de Cuba, de Porto Rico, débarqués avec les marins et les marchandises. Buenaventura sur le Pacifique, tout proche de Cali, a servi de porte d'entrée. Les vinyles passaient de main en main, on les usait jusqu'à la corde, et une génération de mélomanes, les melómanos, s'est mise à collectionner ces galettes comme des trésors. Cali a pris cette musique étrangère et l'a accélérée, un peu comme on presserait le pas sous la chaleur, jusqu'à en faire quelque chose de reconnaissable entre mille.
Ce qui me touche, c'est que rien de tout ça n'est venu d'en haut. Pas de ministère, pas de programme officiel. La salsa a poussé dans les quartiers populaires, dans les cours d'immeuble et les fêtes de rue, portée par des orchestres locaux qui ont fini par exister par eux-mêmes. Aujourd'hui les grands noms colombiens du genre remplissent des stades, et pourtant tout a commencé avec un tourne-disque et l'envie de bouger un dimanche après-midi. J'aime cette idée d'une fierté qui se construit par le bas.
Fin décembre, la ville entière descend danser
Si vous voulez voir Cali au sommet de sa folie, visez la dernière semaine de décembre. La Feria de Cali transforme la ville en une seule et longue fête, et au milieu il y a le Festival Mondial de Salsa, où des écoles entières présentent des chorégraphies travaillées toute l'année. Des enfants de six ans en costume à paillettes tournent comme des toupies, des acrobaties, des portés, une énergie qui frôle le sport de haut niveau. Il y a aussi le Delirio, un spectacle mélangeant salsa, cirque et grand orchestre sous chapiteau, que les Caleños vous citeront avec des étoiles dans les yeux. On est loin du petit cours du mardi soir. C'est une ville qui montre ce qu'elle sait faire de mieux.
À Cali, on ne demande pas si tu danses. On demande quel jour tu as commencé.Salomé Vaneau
La Colombie ne danse pas qu'à Cali
Réduire la danse colombienne à la salsa caleña, ce serait passer à côté de tout un pays qui bouge autrement selon la région. Sur la côte caraïbe, l'air est différent, le rythme aussi. À Barranquilla, la cumbia se danse en couple avec des bougies à la main, robes longues qui balaient le sol, un balancement lent et fier hérité d'un métissage entre tambours africains, mélodies indigènes et guitares venues d'Europe. Puis il y a la champeta, plus urbaine, plus crue, née dans les quartiers populaires de Carthagène et de la côte, sur des sonos qui font trembler les murs.
Dans l'intérieur et vers les plaines, le vallenato règne. Trois instruments, une caisse claire, un guacharaca qu'on gratte, et surtout l'accordéon qui raconte des histoires d'amour et de déception à rallonge. C'est la musique qu'on met dans les longs trajets en bus, celle que le chauffeur monte un peu trop fort et que tout le monde connaît par cœur. Et bien sûr, partout, le reggaeton des nouvelles générations, celui de Medellín qui a conquis le monde. Pour comprendre ce mélange, un détour par la culture colombienne au sens large aide beaucoup : la danse y tient une place qu'on a du mal à imaginer avant de la voir.
Petit tour des danses par région
Voici, en gros, comment je me repère. Rien de scientifique, juste ce que j'ai croisé sur la route et ce qu'on m'a expliqué entre deux morceaux.
| Danse | Région | Ambiance |
|---|---|---|
| Salsa caleña | Cali, vallée du Cauca | Rapide, pieds virtuoses, esprit de compétition bon enfant |
| Cumbia | Côte caraïbe, Barranquilla | Lente, cérémonieuse, bougies et robes longues |
| Champeta | Carthagène et la côte | Urbaine, sensuelle, sonos géantes des quartiers |
| Vallenato | Valledupar, plaines | Accordéon, histoires chantées, musique des trajets |
| Reggaeton | Medellín, villes | Jeune, moderne, celle des soirées d'aujourd'hui |
Prendre un cours quand on a deux pieds gauches
Voici la bonne nouvelle pour les timides dans mon genre : personne ne s'attend à ce que vous sachiez. Prendre un cours de salsa à Cali, c'est presque un passage obligé, et les écoles sont habituées aux voyageurs raides comme des piquets. Un cours particulier d'une heure coûte peu, ça bouge selon les endroits et la saison, alors renseignez-vous sur place plutôt que de vous fier à un tarif trouvé en ligne. On commence par le pas de base, ce fameux avant-arrière qui paraît simple jusqu'à ce qu'on doive le faire en musique.
Mon premier cours, je me suis sentie parfaitement ridicule. Je comptais à voix haute, je regardais mes pieds, je me trompais de sens. Et puis, sans prévenir, à la fin de l'heure, mon corps a attrapé quelque chose. Pas de la grâce, non, mais un début de fil. La prof a juste dit tranquilo, on relâche les épaules. C'est tout le secret qu'on m'a transmis, et le meilleur : arrêter de vouloir contrôler. Les Colombiens dansent avec le bas du corps et laissent le reste suivre.
Ce que j'aurais aimé savoir avant
Deux ou trois cours suffisent pour tenir une piste sans se sentir en danger. Prenez des chaussures qui glissent un peu, oubliez les semelles de randonnée qui collent. Buvez de l'eau, il fait chaud et on transpire vite. Et surtout, acceptez de rater. Personne ne compte vos erreurs, tout le monde a commencé au même endroit. La fierté des Caleños n'est jamais méprisante, elle est contagieuse, elle vous donne envie d'y arriver.
Les codes du bal, pour ne pas passer pour un ours
Il y a une petite chorégraphie sociale avant même la danse. On invite d'un signe de tête ou d'une main tendue, jamais en attrapant quelqu'un. Un refus se respecte sans drame, ça arrive, on passe à autre chose. Sur la piste, le cavalier guide par de légères pressions de la main, la cavalière répond, et le dialogue se fait sans un mot. Ce que j'ai mis du temps à comprendre, c'est qu'on danse avec des inconnus toute la soirée et que ça ne veut rien dire d'autre que le plaisir de danser. Rien de lourd là-dedans, une politesse joyeuse.
À la fin d'un morceau, on remercie sa partenaire, un petit gracias, un sourire, et chacun repart. Les Colombiens et Colombiennes ont cette chaleur immédiate qui déroute au début et qu'on finit par adorer. Si vous restez planté au bar, quelqu'un finira par venir vous chercher. Autant dire oui. Et si la fête de rue vous attire davantage, le carnaval de Barranquilla vous montrera une autre facette du pays qui danse, plus débridée encore, avec ses défilés et ses tambours.
Pourquoi ça vaut le détour, même si vous ne dansez pas
On peut traverser la Colombie sans jamais poser un pied sur une piste. Ce serait dommage. La salsa, ici, ce n'est pas un numéro, c'est une manière de se rencontrer, de désamorcer, de dire bonjour. J'ai vu des voyageurs solitaires arriver fermés et repartir avec un carnet plein de prénoms, juste pour avoir accepté un cours ridicule un mardi soir. Le pays a longtemps traîné une réputation dont il se remet, doucement, à sa façon. Et sa façon, souvent, c'est de mettre la musique et de tendre la main. Alors quand on vous invite, dites oui, même si vous comptez encore vos pas dans votre tête.
Teste-toi
À quoi reconnaît-on le style de salsa caleño, propre à Cali ?
Questions fréquentes
Non, pas du tout. Les débutants sont partout et personne ne vous jugera. Le plus simple reste de prendre un ou deux cours avant de sortir, histoire d'avoir le pas de base en tête, puis d'accepter les invitations sans se prendre au sérieux.
Les écoles de danse abondent dans le centre et les quartiers touristiques, et beaucoup proposent des cours particuliers d'une heure pour les voyageurs. Les tarifs bougent selon les saisons, mieux vaut se renseigner sur place ou à son auberge que se fier à un prix trouvé en ligne.
La grande période, c'est la dernière semaine de décembre, avec la Feria de Cali et le Festival Mondial de Salsa. La ville est en fête, les écoles présentent leurs chorégraphies et l'ambiance grimpe très haut, mais il faut réserver son hébergement à l'avance.
On danse partout, mais pas la même chose. Cali est le fief de la salsa, la côte caraïbe préfère la cumbia et la champeta, les plaines vibrent au vallenato, et les jeunes des villes dansent surtout le reggaeton. Chaque région a son rythme.