Carnet & culture · Culture

Les Colombiens

IMG hero (Nano Banana) : portrait de rue d'un groupe de Colombiens souriants de différentes régions, place coloniale colorée, lumière chaude, ambiance vivante et bienveillante

En bref

Le premier Colombien qui m'a adressé la parole l'a fait dans une file d'attente de banque à Bogotá, sous une pluie fine, pour me prévenir que j'avais oublié de fermer mon sac. Puis il a enchaîné sur d'où je venais, si j'aimais le pays, si j'avais déjà goûté l'ajiaco. Deux minutes plus tard je connaissais le prénom de sa fille. C'est arrivé si vite que j'ai mis un moment à comprendre : ici, parler à un inconnu n'est pas une intrusion, c'est presque une politesse.

On m'avait dit la Colombie belle. Personne ne m'avait prévenue pour les gens. Et ce sont eux, franchement, qui font le voyage bien plus que les cartes postales.

Cette chaleur qui vous prend de court

Il y a un mot qui revient dans presque tous les carnets de voyageurs sur la Colombie, et c'est accueil. Je le trouvais un peu facile avant d'y aller. Sur place j'ai compris. Ce n'est pas de l'hospitalité de brochure, du sourire de réception. C'est plus physique. On vous touche l'épaule, on vous appelle mi amor ou mija même quand on vient de vous rencontrer, on vous garde une chaise, on insiste pour que vous mangiez encore un peu.

La première fois, ça déstabilise un peu, surtout quand on arrive avec des réflexes européens de distance polie. On se demande ce qu'on nous veut. Et souvent la réponse est : rien. Juste vous montrer que vous êtes bienvenue. J'ai perdu le compte des fois où une conversation de trottoir s'est terminée par un numéro griffonné et un « si tu as le moindre problème, tu m'appelles ». Des gens que je ne reverrais jamais.

Ce que j'ai fini par saisir, c'est que cette disponibilité n'est pas réservée aux touristes. Elle circule entre eux aussi. Un voisin dépose un plat, une commerçante garde un œil sur la poussette d'une cliente, quelqu'un cède sa place dans le bus sans qu'on ait rien demandé. On récolte simplement les miettes d'une manière d'être qui préexiste à notre arrivée. Ça remet à sa place l'idée qu'on serait chouchouté parce qu'étranger : on est juste inclus dans un tissu déjà tissé.

Un tinto partagé sur un pas de porte, la conversation qui démarre toute seule · IMG : scène de rue colombienne, une femme âgée servant un petit café noir dans un gobelet à un passant, lumière chaude de fin d'après-midi, façades colorées

La fierté d'un pays qui veut qu'on le regarde autrement

Il y a autre chose sous cette gentillesse, quelque chose que j'ai mis plus de temps à sentir. Une fierté un peu à vif. Pendant des décennies, la Colombie a traîné une image que les Colombiens n'ont pas choisie, celle des feuilletons et des gros titres. Beaucoup en parlent avec une gêne réelle, une sorte de verguenza, la honte d'avoir été réduits à ça aux yeux du monde.

Alors quand un étranger débarque et dit qu'il aime le pays, il touche quelque chose. J'ai vu des visages s'éclairer parce que je citais une ville qu'ils croyaient inconnue des touristes. « Tu connais Popayán ? » avec un sourire incrédule. Ils veulent vous montrer l'autre Colombie, celle du café, de la salsa, des villages coloniaux, des gens qui bossent dur. Cette envie de réhabiliter leur pays devant vous, ça se sent dès le premier café. Un chauffeur de taxi à Medellín m'a fait un détour gratuit pour me montrer, du haut d'une colline, comment sa ville avait changé en vingt ans. Il en parlait avec la fierté de quelqu'un qui a vu le quartier remonter la pente. Si le sujet de la sécurité vous travaille, je l'aborde plus honnêtement dans ce billet sur le fait de voyager en Colombie aujourd'hui, parce que le pays a beaucoup changé et mérite qu'on nuance.

On ne visite pas la Colombie, on s'y fait adopter. J'y suis entrée en touriste, j'en suis ressortie avec l'impression d'avoir une famille éparpillée dans six villes.Salomé Vaneau

Un pays, plusieurs peuples

Parler des « Colombiens » comme d'un bloc, c'est déjà se tromper. Le pays est immense et morcelé par la géographie, trois cordillères, une côte Caraïbe, une côte Pacifique, l'Amazonie, les plaines de l'est. Chaque région a produit son tempérament, son accent, sa manière de bouger. Un Bogotanais et un habitant de Carthagène n'ont presque rien en commun dans la façon de parler, de manger, de rire.

Les paisas de Medellín et de la zone du café, réputés commerçants, bavards, un brin chauvins de leur région. Les costeños de la côte, plus chauds, plus fêtards, qui parlent vite en avalant les fins de mots, avec la mer et le vallenato dans le sang. Les rolos ou cachacos de Bogotá, souvent décrits comme plus réservés, plus formels, l'altitude et le froid les rendraient plus posés. Et puis les communautés afro-colombiennes du Pacifique, les peuples indigènes des montagnes et de l'Amazonie, les llaneros des plaines, cavaliers et éleveurs. Autant de Colombie dans la Colombie.

Groupe / régionOù on les croiseCe qui les distingue
PaisasMedellín, Eje CafeteroCommerçants, chaleureux, fiers de leur montagne et de leur café
CosteñosCarthagène, Santa Marta, BarranquillaFestifs, rythme lent le jour, accent qui coupe les syllabes
Rolos / cachacosBogotáPlus formels, politesse cérémonieuse, humour pince-sans-rire
Afro-colombiensCôte Pacifique, Chocó, CaliPercussions, currulao, une culture musicale à part
Peuples indigènesSierra Nevada, Amazonie, CaucaLangues et savoirs propres, rapport fort à la terre
LlanerosLlanos de l'estCavaliers, harpe llanera, culture d'élevage

Ce tableau simplifie, forcément. Un Colombien vous dirait que c'est plus mélangé que ça, qu'on ne colle pas un caractère sur des millions de gens. Il aurait raison. Mais pour un voyageur qui débarque, sentir ces nuances régionales change tout : on arrête de chercher « le » Colombien et on rencontre des personnes.

Sur la côte Caraïbe, le rythme n'est pas le même qu'en altitude · IMG : marché de rue animé sur la côte caribéenne colombienne, vendeurs souriants, fruits tropicaux, ambiance festive, chaleur visible

Les petits codes qu'on apprend en marchant

Ce qui m'a le plus amusée, ce sont les codes de langage. Le premier qui déroute, c'est regálame. Littéralement « offre-moi », « fais-moi cadeau de ». Au café on vous entend dire « regálame un tinto » pour commander un café. La première fois j'ai cru qu'on mendiait. En réalité c'est juste une formule de politesse, une façon douce de demander sans donner d'ordre. Une fois qu'on l'a comprise, on l'adopte, et le serveur sourit parce que la gringa parle comme il faut.

Autre subtilité, le vouvoiement. Les Colombiens usent du usted de façon déroutante pour nous, y compris entre proches, entre parents et enfants, parfois même avec le chien. Dans certaines régions, surtout côté paisa, on entend aussi le vos à la place du tú. Ce n'est pas un examen : personne ne vous en voudra de vous tromper. Mais tendre l'oreille à ces glissements, c'est déjà entrer dans leur intimité. J'en dis un peu plus sur ces particularités dans mon article sur l'espagnol colombien, réputé l'un des plus clairs d'Amérique latine.

La politesse, ici, est un art quotidien. On se dit bonjour dans l'ascenseur, on remercie trois fois, on demande des nouvelles de la famille avant d'aborder le sujet. Aller droit au but passe pour brutal. J'ai appris à ralentir, à saluer avant de demander mon chemin. Ça change la couleur de toutes les interactions.

Il y a aussi tout un lexique de tendresse qu'on distribue largement. Mi amor, mija, mi vida, corazón, parce ou parcero entre amis. Au début on les prend au premier degré et on rougit un peu. Puis on comprend que ces mots huilent la vie sociale, qu'ils ne promettent rien, qu'ils disent seulement « je te vois, tu comptes une seconde ». J'ai reçu du mija d'une vendeuse de arepas que je ne connaissais pas, et ça m'a fait sourire toute la matinée.

Famille, foi, football et fêtes qui n'en finissent pas

Pour comprendre les Colombiens, il faut voir passer un dimanche. La famille au sens large déjeune ensemble, tantes, cousins, grands-mères, enfants qui courent. Les liens familiaux sont solides, on habite souvent près des siens longtemps, on s'entraide sans faire d'histoires. Cette place centrale de la famille explique beaucoup de cette chaleur qu'on reçoit en tant qu'étranger : on vous traite un peu comme un cousin de passage.

La foi tient une grande place aussi, majoritairement catholique, avec ses processions, ses fêtes patronales, ses saints qu'on invoque. Sans être pratiquant, on croise le « si Dios quiere » à tout bout de champ, cette manière de confier l'avenir à plus grand que soi. Et puis il y a le football, religion parallèle. Un soir de match de la Selección, les rues se vident puis explosent, maillots jaunes partout, klaxons, drapeaux aux fenêtres. J'ai regardé un match dans un bar de quartier entourée d'inconnus qui me tapaient dans le dos à chaque occasion ratée. On était une seule et même tribu pour quatre-vingt-dix minutes.

La fête, elle, ne se limite pas au carnaval. Elle est dans la salsa qui sort d'une échoppe, dans la cumbia d'un anniversaire, dans le vallenato d'un bus. La musique accompagne tout, elle fait partie de la façon d'être ensemble. Si le sujet vous tente, j'ai raconté ailleurs mon initiation ratée puis moins ratée à la salsa colombienne, à Cali surtout, où danser est presque une langue maternelle. Et la table suit le même esprit collectif, comme je le raconte à propos de la cuisine colombienne, généreuse, partagée, jamais individuelle.

Un soir de match de la Selección, tout un quartier retient son souffle · IMG : groupe de supporters colombiens en maillot jaune devant un écran dans un bar de quartier, visages tendus et joyeux, ambiance populaire chaleureuse

« No dar papaya », ou la bienveillance qui va avec le bon sens

Il y a une expression qu'on vous répétera, presque comme un cadeau : no dar papaya. Mot à mot, « ne pas donner la papaye ». En clair, ne pas offrir l'occasion, ne pas tendre le bâton pour se faire prendre. Ne pas sortir son téléphone dernier cri dans une rue déserte, ne pas exhiber ses billets, rester attentif. Ce n'est pas de la paranoïa, c'est du bon sens local, et les Colombiens vous le disent avec bienveillance, pour vous protéger.

Ce qui m'a touchée, c'est le mélange. La même personne qui vous glisse « ne donne pas la papaye » va aussi vous accompagner trois rues plus loin pour être sûre que vous trouvez votre chemin. La prudence n'annule pas la générosité, elle marche avec. On m'a prêté un parapluie sans me connaître, offert un jus de fruits parce que j'avais l'air fatiguée, dessiné un plan au dos d'un ticket. Rien de spectaculaire. Juste une attention constante à l'autre.

Alors non, tout n'est pas rose, aucun pays ne l'est, et essentialiser un peuple entier serait ridicule. Il y a des gens pressés, des mauvais jours, des arnaques comme partout. Mais si je devais résumer ce que la Colombie m'a laissé, ce ne serait pas un paysage. Ce serait des visages, une façon de dire mi amor à une inconnue, cette générosité un peu désarmante qui vous fait revenir. Pour aller plus loin sur les rites, les fêtes et les manières de vivre, j'ai réuni le reste dans ma page sur la culture colombienne.

Teste-toi

Que veut dire l'expression colombienne « no dar papaya » ?

Questions fréquentes

Souvent, oui, surtout hors des grandes villes pressées. Une file d'attente, un café, un trajet de bus deviennent vite des conversations. Ce n'est pas de la curiosité mal placée, plutôt une façon d'être ensemble.

Le usted est très répandu, même entre proches, alors on ne se trompe presque jamais en l'utilisant. Personne ne vous en voudra si vous mélangez avec le tú, mais tendre l'oreille aide à sentir les habitudes locales.

Beaucoup. Un costeño de la côte et un rolo de Bogotá n'ont ni le même accent, ni le même rythme, ni la même façon de faire la fête. Voyager d'une région à l'autre, c'est presque changer de pays.

Souvent, oui. Beaucoup expriment une vraie gêne face aux clichés et tiennent à montrer une autre Colombie, celle du café, de la musique et des villages coloniaux. Dire qu'on aime le pays leur fait vraiment plaisir.