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La Ciudad Perdida

IMG hero (Nano Banana) : terrasses circulaires en pierre de la Ciudad Perdida sur une crête verte de la Sierra Nevada de Santa Marta, brume matinale, forêt tropicale dense, lumière dorée

En bref

Le premier matin, j'avais encore les chaussures propres. À midi, j'avais de la boue jusqu'aux genoux et un sourire idiot collé au visage. La Ciudad Perdida, on ne la visite pas, on la gagne. Quatre jours de sueur dans la Sierra Nevada de Santa Marta, des rivières à traverser à la cuisse, une chaleur qui vous vide, et tout au bout, une cité de pierre posée sur une crête, invisible depuis le ciel, oubliée pendant des siècles sous la forêt. On l'appelle le Machu Picchu colombien. C'est réducteur, mais ça donne l'idée.

Teyuna, de son vrai nom, la cité perdue des Tayronas. Les archéologues estiment qu'elle a été bâtie bien avant celle des Incas, puis avalée par la jungle après la conquête. On l'a redécouverte dans les années 1970, et depuis, on y monte à pied, uniquement à pied, sur un sentier qui n'a jamais entendu parler de raccourci. Je vais vous raconter comment ça se passe vraiment, la boue comprise.

Une cité qui se mérite, pas un décor

Ce qui m'a frappé, tout en haut, ce n'est pas la grandeur. Ce sont les terrasses. Des dizaines de plateformes circulaires en pierre, reliées par des escaliers, épousant la pente comme si la montagne elle-même avait été sculptée. Pas de temple photogénique, pas de façade monumentale. Juste ces cercles patients, la mousse, le brouillard qui passe, et le bruit de la rivière en contrebas. On sent que des gens ont vécu là, cultivé là, prié là. Longtemps.

L'histoire de sa redécouverte n'a rien de glorieux. Ce sont des pilleurs de tombes, les guaqueros, qui sont tombés sur les escaliers dans les années 1970, en cherchant de l'or à revendre. Les autorités ont fini par sécuriser le site, mais les peuples de la Sierra, eux, ne l'avaient jamais vraiment perdu. Ils savaient. Ils continuaient d'y monter pour leurs cérémonies. Ce détail m'a suivi tout le long du trek : ce que nous appelons une cité perdue n'a été perdue que pour nous.

Les Tayronas ont disparu, mais leurs descendants sont toujours là. Kogis, Wiwas, Arhuacos, Kankuamos. La Sierra Nevada reste leur territoire, et Teyuna, pour eux, n'est pas une ruine touristique. C'est un lieu vivant, un centre spirituel. On marche sur leurs terres, on dort près de leurs villages, on croise leurs enfants sur le chemin. J'y reviens plus bas, parce que ça change complètement la façon dont on vit ce trek.

Les terrasses de Teyuna dans le brouillard du matin · IMG : terrasses circulaires en pierre de la Ciudad Perdida sur une crête verte, brume et forêt tropicale de la Sierra Nevada, lumière douce du matin

Quatre jours dans la boue, et pas de tricherie

Le trek part de Machete Pelao, un hameau à environ deux heures de piste cabossée depuis Santa Marta. On grimpe dans un 4x4 bringuebalant, on déjeune, et on commence à marcher dans l'après-midi. Comptez quatre jours pour la formule classique, cinq si vous voulez souffler un peu. La distance n'est pas énorme, une petite cinquantaine de kilomètres aller-retour, mais le dénivelé et le terrain font tout le travail.

Les montées sont raides. Vraiment raides. Des côtes de terre rouge où le pied glisse, où on plante les bâtons et on avance à la force des cuisses, le souffle court, la chemise trempée en dix minutes. La chaleur de la côte Caraïbe monte avec vous, humide, collante, et le seul répit vient des rivières. On les traverse à gué, de l'eau jusqu'à mi-cuisse, sac sur la tête quand ça monte trop. J'ai fini par arrêter de vouloir garder les pieds au sec. On accepte d'être mouillé, boueux, et curieusement ça devient plus facile.

La boue, parlons-en. En saison humide, le sentier se transforme en toboggan. J'ai vu des gens tomber, moi le premier, les fesses dans la gadoue en riant. Ce n'est pas dangereux si on est prudent, mais ça use les nerfs et les mollets. Si vous voulez comparer avec d'autres sentiers du pays, plus doux ou plus techniques, j'en parle dans mon guide de la randonnée en Colombie. Ici, on est clairement dans le costaud.

Le troisième jour, trempé, courbaturé, je me suis surpris à espérer que la marche ne finisse jamais. La Sierra fait ça. Elle vous casse, puis elle vous prend.Aurèle Vanhove

Dormir en hamac, sous la moustiquaire

Oubliez l'hôtel. Les nuits se passent dans des campements sommaires, ouverts sur la forêt, avec des rangées de hamacs alignés sous des tôles. Certains proposent des lits superposés, mais le hamac, c'est l'expérience. On se glisse dedans, on tire la moustiquaire, et on écoute la jungle. Les grillons, une rivière, un animal qu'on n'identifie pas, la pluie parfois qui tambourine toute la nuit sur le toit.

La moustiquaire n'est pas un gadget. Les moustiques de la Sierra sont voraces au crépuscule, et je me suis fait dévorer le premier soir pour avoir traîné en tee-shirt. Prenez du répulsif, des manches longues, et acceptez de dormir moyennement bien. On se lève avant le jour, courbaturé, on avale des œufs, des arepas, un tinto brûlant, le café noir colombien, et on repart dans la fraîcheur relative du matin. Ces départs à l'aube, brume dans la vallée, sont parmi mes meilleurs souvenirs de Colombie.

La nourriture, honnêtement, est meilleure que prévu. Riz, haricots, poulet, poisson parfois, des fruits frais coupés aux pauses. Les porteurs et les cuisiniers font un travail que je n'imaginais pas depuis mon hamac. Chapeau bas.

À quoi ressemble une journée de marche

Réveil vers cinq heures, quand la forêt est encore grise. On mange, on remplit les gourdes, on enfile des chaussures encore humides de la veille, ce qui est une petite épreuve à chaque fois. On marche trois ou quatre heures avant la grosse chaleur, puis pause déjeuner dans un campement, souvent au bord d'une rivière où tout le monde se jette pour se baigner. L'eau est fraîche, brune, vivante, et je crois n'avoir jamais autant apprécié un bain de ma vie.

L'après-midi, on repart quand le soleil tape moins. Le sentier alterne entre forêt épaisse, clairières où poussent des bananiers, et passages à découvert où la vue s'ouvre sur les crêtes de la Sierra Nevada qui s'empilent jusqu'à l'horizon. On croise d'autres groupes, on se salue, on échange trois mots sur l'état du chemin. Il y a une camaraderie qui s'installe vite entre gens qui transpirent ensemble. Le soir venu, on arrive au campement épuisés, on lave ses affaires à la main en sachant qu'elles ne sécheront pas, on dîne, et on s'écroule dans le hamac avant neuf heures. Les journées sont simples. Marcher, manger, dormir, recommencer. C'est reposant pour la tête, même si le corps proteste.

Campement de hamacs sous la moustiquaire, au bord de la rivière · IMG : rangée de hamacs colorés sous moustiquaires dans un abri ouvert en bois, jungle dense derrière, rivière et lumière de fin de journée

Les 1200 marches, et l'émotion du bout

Le dernier matin avant la cité, on quitte le campement dans le noir. On traverse une dernière rivière, et là, au pied de la montagne, l'escalier. Environ mille deux cents marches de pierre, étroites, glissantes, moussues, taillées par les Tayronas il y a des siècles. Elles montent droit dans la pente. On grimpe en silence, un pied après l'autre, les cuisses en feu, sans savoir combien il en reste parce que la végétation cache le sommet.

Et puis on débouche. Une trouée, une plateforme, et Teyuna qui s'ouvre devant vous. J'ai un souvenir précis de ce moment. Le souffle court, la sueur qui pique les yeux, et cette bouffée d'émotion bête qui monte quand on comprend qu'on y est. Qu'on a marché quatre jours pour ça. Il y avait un vieux monsieur wiwa assis en haut, immobile, qui regardait la vallée. Il ne nous a rien dit. Je crois que c'était très bien comme ça.

On reste deux ou trois heures là-haut. Le guide raconte l'histoire du site, les terrasses, l'organisation de la cité, la cosmologie des peuples de la Sierra. On redescend ensuite, et le retour se fait plus vite, plus léger, avec le sentiment un peu ridicule d'avoir accompli quelque chose.

Territoire des peuples de la Sierra

Je veux insister là-dessus, parce que ça m'a marqué plus que les ruines. Toute la Sierra Nevada est habitée. On croise des Kogis vêtus de blanc, sac tissé en bandoulière, le poporo à la main, qui descendent le sentier pieds nus à une vitesse humiliante pour nous. Des villages aux toits coniques apparaissent au détour d'une crête. Des enfants nous regardent passer, curieux, un peu réservés.

Pour ces communautés, Teyuna est le cœur du monde, un lieu sacré. Le trek est encadré par des règles négociées avec elles, et une partie des recettes leur revient. Certains guides sont eux-mêmes autochtones, et ce sont les meilleures journées, celles où on marche avec quelqu'un qui parle de la montagne comme d'un être vivant. On ne photographie pas les gens sans demander. On ne quitte pas le sentier. On écoute plus qu'on ne parle. J'ai passé quatre jours à me sentir tout petit, et ça fait du bien.

Sur la sécurité, un mot, parce que la question revient toujours. La zone était compliquée il y a une vingtaine d'années. Ce n'est plus le cas, le sentier est parfaitement fréquenté aujourd'hui, encadré, sûr. Si le sujet vous travaille de façon plus large, j'ai écrit un point honnête sur le fait de voyager en Colombie sans céder aux clichés.

Préparer le trek, concrètement

Une chose est non négociable : on ne va pas à la Ciudad Perdida seul. L'accès passe obligatoirement par une agence agréée, et elles se comptent sur les doigts d'une main. Peu importe laquelle, le parcours et les campements sont mutualisés, tout le monde dort aux mêmes endroits. Réservez depuis Santa Marta, c'est le point de départ logique après un séjour sur la côte ou dans le parc Tayrona voisin.

CritèreÀ quoi s'attendre
Durée4 jours (classique) ou 5 jours (plus tranquille), même itinéraire
DifficultéSoutenue : montées raides, terrain glissant, chaleur humide. Bonne condition physique requise
Meilleure saisonDécembre à mars, sentier plus sec. Fermeture annuelle en septembre pour les cérémonies autochtones
HébergementCampements sommaires, hamac ou lit sous moustiquaire, douche froide
À emporterChaussures de rando qui accrochent, sandales pour les gués, répulsif, vêtements légers qui sèchent vite, une tenue chaude pour le soir, poncho de pluie, lampe frontale, maillot de bain
AccèsDepuis Santa Marta uniquement, avec une agence agréée. Interdit en autonomie

Sur le timing, calez votre trek en saison sèche si vous le pouvez, la différence de confort est énorme. J'ai détaillé les nuances climatiques région par région dans mon article sur quand partir en Colombie. Et prévoyez de la marge : après quatre jours de Sierra, on a besoin d'une vraie journée pour se laver, dormir et retrouver ses jambes.

Un randonneur sur le sentier de terre rouge, Sierra Nevada · IMG : randonneur avec bâtons sur un sentier boueux de terre rouge grimpant dans la forêt tropicale, montagnes de la Sierra Nevada en fond, atmosphère humide

Se préparer physiquement, et dans la tête

On n'a pas besoin d'être un athlète, mais mieux vaut arriver avec des jambes qui ont déjà marché. Dans les semaines qui précèdent, j'avais enchaîné des sorties longues avec un sac sur le dos, et je ne l'ai pas regretté. Le vrai piège, c'est la combinaison chaleur plus humidité. On transpire des litres, il faut boire beaucoup, saler un peu la nourriture, et ne pas partir trop vite le premier jour sous l'excitation. Les tendons et les genoux prennent cher dans les descentes glissantes, surtout au retour.

Côté tête, préparez-vous à lâcher du confort. Pas de réseau, pas de douche chaude, des vêtements en permanence trempés, des ampoules possibles. Ça paraît rude écrit comme ça, mais c'est justement ce qui rend l'expérience forte. On se déconnecte pour de vrai. J'ai croisé des gens de tous âges sur ce sentier, des couples de sexagénaires solides comme des chevaux, des jeunes qui pensaient que ce serait une promenade et qui déchantaient à la première côte. La montagne ne triche pas. Elle donne autant qu'on lui donne, et un peu plus si vous acceptez d'avoir mal aux cuisses pendant trois jours.

Faut-il vraiment y aller ?

Si vous cherchez une balade tranquille avec vue, non. Si vous détestez avoir chaud, dormir mal et être sale, non plus. Mais si l'idée de gagner une cité oubliée à la sueur de vos jambes vous fait quelque chose, alors foncez. Peu de treks m'ont laissé une impression aussi tenace. La boue, les rivières, les hamacs, le vieux Wiwa en haut des marches, tout ça reste. On redescend fatigué et un peu changé, ce qui est à peu près la meilleure chose qu'un voyage puisse faire.

Teste-toi

Comment accède-t-on à la Ciudad Perdida ?

Questions fréquentes

Oui, c'est un trek soutenu. Les montées sont raides sur de la terre glissante, la chaleur est humide et il faut traverser des rivières à gué. Une bonne condition physique et l'habitude de marcher plusieurs heures par jour aident vraiment.

Comptez 4 jours pour la formule classique, 5 si vous voulez avancer plus tranquillement. L'itinéraire et les campements sont les mêmes, la version longue laisse juste plus de temps pour souffler.

Non. L'accès passe obligatoirement par une agence agréée, au départ de Santa Marta. C'est une règle liée au territoire des communautés autochtones de la Sierra, et de toute façon le sentier n'est pas balisé pour l'autonomie.

La saison sèche, de décembre à mars, rend le sentier moins boueux et plus confortable. Le site ferme en général en septembre pour les cérémonies des peuples de la Sierra.