Nature & aventure · Parcs

La laguna de Guatavita

IMG hero (Nano Banana) : vue plongeante sur la laguna de Guatavita, lac circulaire d'un vert émeraude profond au fond d'un cratère, collines pelées d'altiplano andin et ciel nuageux, aucune barque, ambiance sacrée et silencieuse

En bref

Le bus a mis un peu plus d'une heure et demie à sortir de Bogotá, et à mesure qu'on grimpait vers le nord, la lumière a changé. Plus sèche, plus dure. Quand on est descendus au parking, il faisait froid, ce froid vif des hauts plateaux qui vous prend les oreilles. Devant nous, une colline pelée piquée d'eucalyptus, et quelque part au-dessus, cachée, la lagune que les Muiscas tenaient pour sacrée. J'avais lu deux ou trois choses sur l'Eldorado avant de venir. Je croyais que c'était surtout une affaire de conquistadors. Sur place, j'ai compris que c'était d'abord une histoire d'eau.

On y était en fin de matinée, un jour de semaine. Assez de monde pour ne pas se sentir seul, pas assez pour gâcher le silence. Le guide nous a regroupés au pied du chemin, a compté les têtes, et on a commencé à monter. La laguna de Guatavita se mérite un peu, et c'est très bien comme ça.

Le cacique doré, ou d'où vient vraiment l'Eldorado

L'or qu'on est venu chercher ici pendant des siècles n'a jamais été un tas de lingots dans une grotte. C'était un geste. Le guide nous l'a raconté à mi-pente, tout le groupe soufflant autour de lui. Chez les Muiscas, le peuple qui habitait ces plateaux avant l'arrivée des Espagnols, un nouveau chef, un nouveau cacique, était couvert de poudre d'or de la tête aux pieds. On le poussait sur un radeau jusqu'au centre de la lagune. Là, il se lavait de son or dans l'eau froide, et on jetait avec lui des offrandes, pièces travaillées, émeraudes, petites figurines. Une cérémonie, pas un trésor.

Le mot s'est déformé en remontant vers l'Europe. « El dorado », le doré, désignait d'abord cet homme. Il est devenu une cité, un royaume, un continent d'or à conquérir. Après le passage des premiers Espagnols dans la foulée de l'arrivée de Christophe Colomb sur ces terres, des expéditions entières se sont lancées à la recherche de ce mirage. Certains ont voulu vider la lagune à la pioche pour aller chercher l'or au fond. Ils ont entaillé un côté du cratère, on en voit encore la trace, une encoche dans la crête. Ils ont fait baisser le niveau, ramassé quelques pièces, et l'or annoncé n'était pas là. L'histoire est presque triste, à bien la regarder.

Ce qui m'a frappé, c'est de me tenir là et de mesurer combien un malentendu a pu voyager loin. Un rite local, mal traduit, mal raconté, et voilà des hommes qui traversent un océan puis des montagnes pour un trésor qui n'a jamais eu la forme qu'ils imaginaient. Le guide a eu cette phrase que j'ai notée le soir. Les Muiscas ne cachaient pas leur or, ils l'offraient. Nuance énorme. On ne creuse pas un lac où quelqu'un a voulu donner plutôt que garder.

Ce que le lac gardait pour de vrai

Le plus beau, c'est que les offrandes existaient bel et bien. Une bonne partie de l'orfèvrerie muisca retrouvée dort aujourd'hui au Museo del Oro, dans la capitale colombienne, et si vous passez par là avant de monter jusqu'ici, la visite prend soudain un autre relief. On regarde une petite balsa dorée, ce radeau miniature couvert de personnages, et on se dit qu'on a le lac devant les yeux le lendemain. Ça relie tout.

Le sentier grimpe en lacets vers la crête, entre eucalyptus et frailejones · IMG : sentier de terre aménagé montant vers le belvédère de la laguna de Guatavita, végétation d'altiplano, ciel couvert des hauts plateaux andins

La montée qui coupe le souffle

Je vais être honnête, la grimpette m'a surpris. Rien de bien long sur le papier, un aller-retour d'une petite heure en flânant. Mais on est à plus de 3000 mètres, et l'altitude ne pardonne pas les excès de confiance. Les premières marches, ça va. Ensuite le souffle se fait court, les mollets tirent, on s'arrête sous prétexte de photographier un frailejón, ces grandes plantes veloutées du páramo, alors qu'en vrai on récupère. Le guide, lui, montait sans une goutte de sueur en discutant. Forcément, il fait ça tous les jours.

Le chemin est balisé, en partie en escaliers de bois, et on ne quitte pas le tracé. C'est un parc naturel protégé, on marche à la file, et cette discipline a du bon. Elle laisse la colline tranquille. Prenez de l'eau, une couche de plus que ce que vous croyez, et calez votre rythme sur celui d'un escargot content. La récompense arrive d'un coup, au détour d'un replat. Le belvédère s'ouvre, et le cratère est là, dessous.

La végétation d'ici mérite qu'on lève un peu le nez, aussi. On est en lisière de páramo, cet étage andin humide et froid qu'on ne trouve que très haut, avec ses plantes trapues, ses touffes d'herbe jaune, ses lichens. Rien de luxuriant, tout est rase et coriace, et pourtant ça vit. J'ai croisé un petit oiseau brun qui semblait se moquer de mon essoufflement. Prenez le temps de vous retourner pendant la montée, la vue s'ouvre progressivement sur les collines et le réservoir au loin.

L'eau verte au fond du cratère

La lagune est parfaitement ronde, ou presque, lovée dans une cuvette de collines. Et l'eau. Cette eau. Un vert profond, presque irréel, qui vire au sombre selon les nuages. On m'avait dit émeraude, j'avais souri intérieurement, et puis non, le mot était juste. Aucune barque, aucun ponton, aucun baigneur. Juste cette surface immobile, très loin en dessous, que personne ne touche. On comprend sans qu'on vous l'explique pourquoi un peuple a pu la trouver sacrée. Il y a un calme là-dedans qui impose le silence, même aux groupes bavards.

On reste là, accoudé à la rambarde du mirador, à chercher la fameuse entaille des chercheurs d'or sur la lèvre du cratère. Le vent monte du fond, chargé d'une odeur d'herbe humide. J'ai gardé un long moment sans parler, ce qui ne m'arrive pas souvent. La formation même du bassin intrigue, cette perfection presque trop nette, et si la géologie du pays vous amuse, un détour par la géographie de la Colombie éclaire pas mal ces reliefs d'altiplano.

Je m'attendais à une légende. J'ai trouvé un lac qui se tait, et c'était plus fort que toutes les histoires d'or.Aurèle Vanhove

Ne pas confondre les deux Guatavita

Petit piège où beaucoup tombent, moi le premier au moment de préparer la journée. Il y a la lagune, dont je viens de parler, et il y a le village de Guatavita, à une vingtaine de minutes de route. Deux endroits différents, portant le même nom. Le vieux village d'origine repose d'ailleurs sous les eaux d'un barrage, noyé dans les années 1960 quand on a créé le réservoir du Tominé. Celui qu'on visite aujourd'hui a été rebâti plus haut, blanc, avec ses arcades et sa place à arcades ronde, un peu figé mais agréable pour déjeuner.

On y mange une truite du coin, on flâne entre les échoppes d'artisanat en laine, on boit un tinto brûlant, le café noir serré qui réchauffe à cette altitude. Ce n'est pas la même émotion que devant le cratère, mais l'arrêt complète bien la sortie. Et le lac du barrage, tout en longueur, avec ses voiliers, offre de jolies vues sur la route. Si vous aimez ces bourgs blancs de l'altiplano, vous retrouverez la même douceur du côté de Villa de Leyva, plus au nord, en poussant un peu.

Le village reconstruit de Guatavita, ses ruelles blanches au-dessus du réservoir · IMG : place ronde à arcades du village de Guatavita, maisons blanches à toits de tuiles, artisanat de laine, ambiance de fin de matinée

Ce qu'on peut greffer à la journée

Le coin se prête bien à une boucle. Beaucoup d'agences groupent la laguna avec la cathédrale de sel de Zipaquirá, cette église immense creusée dans une ancienne mine de sel, à une bonne heure de là. C'est spectaculaire dans un tout autre genre, sombre, minéral, éclairé de bleu. Un peu plus loin, la mine de sel de Nemocón, plus petite, plus brute, plaît à ceux qui veulent éviter la foule. J'ai fait Guatavita et Nemocón le même jour, sans me presser, et le duo tenait la route.

Si vous avez votre propre véhicule, vous gagnez en liberté et vous évitez les horaires serrés des tours. En transport public, comptez une journée pleine et acceptez de ne pas tout caser. Vouloir enchaîner la lagune, le village, Zipaquirá et Nemocón dans la même journée, c'est le meilleur moyen de tout survoler. Choisissez deux choses, faites-les bien.

Visiter Guatavita en pratique

En pratiqueCe que j'en ai retenu
Depuis BogotáBus depuis le terminal nord, environ 1h30 à 2h selon le trafic. En voiture, beaucoup plus souple pour combiner.
Les deux GuatavitaLa lagune sacrée (parc naturel) d'un côté, le village reconstruit de l'autre, à une vingtaine de minutes de route. Ne pas confondre.
GuideObligatoire dans le parc, en groupe, souvent en espagnol. Départs réguliers, à peu près toutes les demi-heures.
Le sentierMontée aménagée jusqu'au belvédère, environ 1h aller-retour en prenant son temps.
AltitudePlus de 3000 m. On souffle vite. Eau, couche chaude, rythme lent.
À combinerCathédrale de sel de Zipaquirá, mine de sel de Nemocón, le village et son lac de barrage.
Quand y allerMatinée plus dégagée, l'après-midi se couvre souvent sur les plateaux.

Le bon moment et deux ou trois réflexes

Sur l'altiplano, le ciel décide de tout. Le matin, la lumière est franche et la lagune se laisse voir dans son vert le plus net. En début d'après-midi, les nuages remontent des vallées et posent une chape grise sur le cratère, encore beau mais moins éclatant. J'y suis monté tôt et je ne le regrette pas. Pour caler ça dans un séjour, le tableau des saisons dans mon article sur quand partir en Colombie aide à viser les périodes les moins arrosées de la cordillère.

Le froid surprend les gens qui débarquent des côtes chaudes. On quitte Bogotá où il fait déjà frais, on monte encore, et le vent du belvédère finit le travail. Une polaire, un coupe-vent, des chaussures qui tiennent sur la terre parfois glissante. Rien d'extrême, juste de quoi profiter sans grelotter. Et gardez en tête que le site ferme certains jours de la semaine pour laisser la nature respirer, à vérifier avant de partir. Je suis reparti de là avec une idée simple en tête. On vient pour une légende d'or, on repart avec le souvenir d'un silence vert, tout au fond d'un cratère que les hommes n'ont jamais réussi à vider.

Teste-toi

D'où vient précisément le mot Eldorado lié à la laguna de Guatavita ?

Questions fréquentes

On rejoint le site en bus depuis le terminal nord de Bogotá, en comptant environ 1h30 à 2h selon le trafic. En voiture ou avec un tour organisé, on gagne en souplesse pour combiner avec Zipaquirá ou Nemocón dans la même journée.

Non, la baignade est interdite. C'est un lac sacré dans un parc naturel protégé, qu'on observe uniquement depuis le belvédère en haut du sentier. Aucune barque, aucun baigneur, et c'est ce silence qui fait toute la force du lieu.

Oui, la visite se fait obligatoirement en groupe avec un guide, le plus souvent en espagnol. Les départs s'enchaînent à peu près toutes les demi-heures et le parcours dure environ une heure aller-retour en prenant son temps.

Non, ce sont deux endroits distincts à une vingtaine de minutes de route l'un de l'autre. La lagune sacrée se trouve dans un parc naturel, tandis que le village blanc reconstruit borde le réservoir du Tominé, l'ancien bourg ayant été noyé sous un barrage.