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La vallée de Cocora

IMG hero (Nano Banana) : vallée de Cocora au lever du jour, brume basse se dissipant sur des collines de pâturage vert émeraude, dizaines d'immenses palmiers à cire de 50-60 m dressés vers un ciel gris-bleu, ambiance andine humide et contemplative

En bref

La jeep m'a lâché au bout de la piste vers sept heures et quart, et pendant une minute je n'ai rien vu du tout. Juste du gris laiteux, une odeur d'herbe mouillée, et le bruit d'un ruisseau quelque part en bas. Puis la brume a commencé à bouger. Elle s'est effilochée par le haut, lentement, et les palmiers ont surgi un par un, ces troncs incroyablement longs qui montaient droit dans le vide comme des mâts oubliés. J'ai ri tout seul. On ne s'attend pas à ça. On croit connaître les palmiers, les cocotiers penchés des plages, et là on tombe sur des géants de soixante mètres plantés dans une vallée verte à deux mille cinq cents mètres d'altitude.

La vallée de Cocora, c'est le genre d'endroit qui reste imprimé quelque part derrière les yeux. La palma de cera, le palmier à cire, arbre national colombien, y pousse en colonies improbables sur des collines de pâturage. Les plus hauts palmiers du monde, paraît-il, et je n'ai pas eu envie de vérifier le chiffre exact tant le spectacle se suffisait à lui-même. Je suis resté trois jours à Salento juste pour y revenir deux fois.

Des palmiers qui n'ont rien à faire là

Il faut se figurer la scène pour comprendre pourquoi ça décontenance autant. Un palmier, dans notre imaginaire, ça vit les pieds dans le sable et la tête dans la chaleur. Ici, on est en montagne, dans la cordillère des Andes, avec un petit vent frais qui pique les oreilles au matin et des vaches qui broutent entre les troncs. Les palmas de cera dépassent tout le reste de la végétation, elles jaillissent du tapis vert et leur couronne minuscule flotte tellement haut qu'on plisse les yeux pour la distinguer. Certaines frôlent les soixante mètres. Elles poussent d'une lenteur folle, un rien chaque année, si bien que les plus vieilles ont largement dépassé le siècle.

Longtemps on les a coupées pour la Semaine sainte, on prélevait les palmes pour le dimanche des Rameaux, et l'espèce a morflé. Aujourd'hui elle est protégée, et une bonne part des collines de Cocora est classée. On sent bien, sur place, que quelque chose a été sauvé de justesse. Le condor et le cire, deux symboles nationaux, réunis dans le même paysage montagnard, ça donne à la balade une gravité tranquille qu'on ne soupçonne pas au départ.

La brume se déchire vers huit heures, les palmiers apparaissent · IMG : vallée verte de montagne au petit matin, brume basse se levant, immenses palmiers à cire isolés de 50-60 m dressés vers un ciel gris-bleu, collines de pâturage, lumière douce diffuse

Monter tôt, très tôt, pour la brume

La vallée se rejoint depuis Salento, le petit bourg coloré de la zone caféière. On grimpe dans une Willys, ces vieilles jeeps de l'après-guerre reconverties en taxi collectif, garées en rang sur la place principale. Six passagers dedans, deux accrochés à l'arrière pour les courageux, et quinze bonnes minutes de piste qui secoue avant d'arriver au parking de départ. Le premier départ tourne autour de six heures, et je vous conseille de le viser sans hésiter. Plus tard dans la matinée, le soleil tape, les nuages remontent des vallées et le ciel se bouche souvent en début d'après-midi. La brume du petit matin, elle, fait tout le sel de l'endroit. C'est elle qui rend les palmiers irréels.

J'ai fait l'erreur, le deuxième jour, de traîner au café jusqu'à neuf heures. Résultat, j'ai marché sous un crachin tiède et je n'ai pas vu grand-chose des sommets. La météo, ici, change d'humeur toutes les vingt minutes. On peut partir sous un grand ciel dégagé et finir trempé jusqu'aux os. J'avais une veste imperméable pliée dans le sac, c'est le seul truc dont je ne me sépare jamais dans cette région. Pour choisir sa période, ça vaut le coup de jeter un œil aux saisons colombiennes, même si dans l'Eje Cafetero il pleut un peu toute l'année, c'est un peu la règle du jeu.

La boucle, et dans quel sens la faire

Le grand classique de Cocora, c'est une boucle d'environ cinq heures qui monte dans la forêt de nuages avant de redescendre par les collines à palmiers. On peut la faire dans les deux sens, mais après l'avoir testée je recommande sans hésiter le sens antihoraire, c'est-à-dire attaquer par la forêt et garder les palmiers pour la fin. Deux raisons. D'abord la montée dans les bois se fait dans la fraîcheur, à l'ombre, ce qui est appréciable quand ça grimpe raide. Ensuite on termine par le clou du spectacle, les collines de palmas de cera baignées de lumière, et on finit sur une apothéose plutôt que sur une suée dans les arbres.

Le début longe une rivière qu'on traverse plusieurs fois sur des ponts suspendus en bois et grillage. Ça bringuebale, ça grince, il y en a un ou deux qui donnent l'impression de céder sous le pied, et c'est franchement amusant. La boue, en revanche, est une compagne fidèle. Le sentier se transforme vite en patinoire brune après la pluie, et j'ai vu plus d'un randonneur finir assis dans la gadoue. Des chaussures qui accrochent, pas des baskets de ville. C'est le seul vrai conseil que je donne à tout le monde.

Le détour par la réserve de colibris

À mi-chemin, après la partie forêt, un embranchement grimpe sec vers la réserve d'Acaime, la Casa de los Colibríes. Un raidillon d'une demi-heure, le souffle court à cause de l'altitude, et on débouche sur une cabane perdue où l'on sert un chocolat chaud avec un morceau de fromage à faire fondre dedans, spécialité du coin. Autour des mangeoires, une nuée de colibris. Ils vrombissent à quelques centimètres du visage, immobiles en plein vol, gorges qui virent au rose ou au vert selon la lumière. Je suis resté planté là une bonne demi-heure, chocolat entre les mains, à les regarder. Le détour se paie d'une petite entrée, ça vaut chaque peso.

Ce crochet ajoute environ une heure aller-retour. Certains le sautent pour rester sur la boucle courte. Moi je le referais les yeux fermés. La cabane, les oiseaux, le silence de la forêt de nuages autour, c'est un de mes meilleurs souvenirs de tout le triangle du café.

TronçonDurée indicativeDifficulté
Parking à entrée de la forêt (ponts suspendus)45 min à 1 hFacile, plat, boueux
Montée en forêt de nuages jusqu'à l'embranchement1 h à 1 h 30Soutenue, ça grimpe
Détour réserve de colibris d'Acaime (aller-retour)1 hRaide, altitude
Point haut (mirador Finca La Montaña)45 min de montéeDure, souffle court
Descente par les collines à palmiers jusqu'au parking1 h à 1 h 30Facile, la plus belle

À cheval, ou à pied jusqu'au mirador

Tout le monde ne veut pas s'enfiler cinq heures de marche dans la boue, et c'est très bien. Des muletiers proposent des chevaux au départ, et l'on peut monter une partie du parcours ainsi, notamment jusqu'aux premières collines à palmiers. Les bêtes ont l'air habituées, les guides connaissent le terrain par cœur. Ce n'est pas ma façon de faire, je préfère mes deux jambes, mais j'ai croisé des familles ravies de découvrir la vallée comme ça avec des enfants qui n'auraient jamais tenu la distance.

Pour ceux qui veulent le plus beau point de vue sans la boucle entière, il existe une option plus courte. On monte directement vers le mirador de la Finca La Montaña, une série d'escaliers raides qui débouchent sur un belvédère d'où la vallée s'étale entière, hérissée de palmiers jusqu'à l'horizon. C'est là que j'ai pris ma photo préférée, celle où l'on comprend enfin l'échelle du truc, ces géants qui deviennent tout petits tellement la vallée est vaste. Le retour se fait tranquillement par les collines. Comptez deux à trois heures pour cette version allégée. Si vous voulez d'autres idées de marches dans le pays, la randonnée en Colombie réserve de belles surprises, du désert de Tatacoa à la Sierra Nevada.

La brume qui se lève sur les palmiers, c'est le genre de minute pour laquelle on se lève à cinq heures sans râler.Aurèle Vanhove
Le sentier boueux et un pont suspendu dans la forêt de nuages · IMG : sentier de randonnée boueux en forêt de nuages tropicale, pont suspendu en bois et câbles au-dessus d'une rivière, végétation dense verte et humide, deux randonneurs de dos avec sacs à dos

Salento, le camp de base qui vaut la halte

On ne vient pas à Cocora sans passer par Salento, et ce serait dommage de filer aussitôt reparti. Le village est minuscule, des façades peintes de couleurs vives, des balcons en bois, une place où l'on joue au tejo en fin de journée, ce jeu andin qui consiste à lancer un palet sur des cibles de poudre qui explosent. J'y ai bu des tinto, le café noir serré, sur des perrons, en regardant les Willys charger et décharger leurs grappes de randonneurs. Le meilleur point de chute pour rayonner dans la région, et j'en parle plus longuement dans mon guide de Salento.

La zone entière vit du café, et beaucoup de fincas ouvrent leurs portes pour montrer comment on cueille, on trie, on torréfie le grain. J'ai fait une visite un après-midi, entre deux passages à Cocora, et j'ai enfin compris pourquoi le café colombien a cette réputation. On goûte, on repart avec un paquet, et l'odeur reste dans le sac plusieurs jours. Deux mondes qui se répondent, les palmiers en haut et les caféiers en bas, sur les mêmes versants verts.

Ce que je mettrais dans le sac

Rien de compliqué, mais deux ou trois choses changent tout. Une veste imperméable, encore une fois, parce que la pluie ne prévient jamais. Des chaussures qui tiennent dans la boue. De l'eau, parce que la montée assèche vite malgré la fraîcheur. Un peu de liquide pour la Willys, l'entrée de la réserve de colibris et le chocolat chaud, on ne trouve pas de distributeur là-haut. Et une petite laine pour le départ matinal, il fait presque froid avant que le soleil ne passe les crêtes.

Je repense souvent à cette première matinée, la jeep qui s'éloigne, le gris qui se déchire, les mâts verts qui montent dans le ciel. On a beau avoir vu cent photos avant de venir, rien ne prépare vraiment à l'échelle, ni au silence, ni aux colibris qui débarquent au moment du chocolat. La vallée de Cocora se mérite un peu, avec le lever tôt et la boue, et c'est sans doute pour ça qu'elle marque autant. ¡Qué chévere!, comme on dit ici, quelle merveille.

Teste-toi

Dans quel sens vaut-il mieux faire la boucle de Cocora ?

Questions fréquentes

Comptez environ cinq heures pour la boucle complète, un peu plus avec le détour par la réserve de colibris d'Acaime. Une version courte jusqu'au mirador et retour tient en deux à trois heures.

Non, le sentier est balisé et très fréquenté, je l'ai fait seul sans souci. Un guide ou un cheval reste utile si vous marchez avec de jeunes enfants ou que la distance vous inquiète.

En jeep Willys, ces vieilles jeeps collectives garées sur la place principale de Salento. Le trajet fait un quart d'heure de piste et les premiers départs tournent autour de six heures du matin.

Il pleut un peu toute l'année dans l'Eje Cafetero, mais les matinées sont souvent plus dégagées. Partez tôt, la brume du petit matin est justement le plus beau moment, et gardez une veste imperméable à portée.